Il soude un side-car pour sa fille… et sa promesse bouleverse tous ses amis motards

J’ai fabriqué un side-car pour que ma fille sente enfin le vent — et je recommencerai jusqu’à ce que mes mains lâchent

— Tu te rends compte qu’elle sera trop grande pour celui-là dans deux ans ?

J’ai regardé Thierry, mon vieux copain de route, puis le side-car noir garé devant mon garage.

— Oui.

— Et après ?

— J’en construirai un autre.

Il a froncé les sourcils.

— Et quand elle aura dix ans ?

— Encore un.

— Quinze ans ?

— Pareil.

Il m’a fixé comme si j’étais devenu complètement fou.

Alors je lui ai répondu la seule chose qui me semblait évidente :

— J’en fabriquerai autant qu’il faudra, mon frère. Jusqu’au jour où mes mains ne pourront plus tenir un chalumeau.

Il n’a plus rien dit.

Il a simplement posé sa main sur mon épaule.

Je m’appelle Marc Vidal.

J’ai trente-huit ans et je vis dans la périphérie de Toulouse, dans une petite maison où le garage occupe presque autant de place dans ma vie que la cuisine.

Je suis soudeur-charpentier métallique depuis seize ans.

Des poutrelles, des platines, des assemblages, des structures qu’on ne regarde jamais mais dont dépend parfois tout un bâtiment.

J’aime ce métier.

J’aime l’odeur du métal chaud, le bruit sec d’une pièce qu’on pose sur l’établi, cette lumière blanche derrière la visière quand deux morceaux d’acier cessent d’être deux morceaux pour n’en former plus qu’un.

Mais le travail le plus important que j’aie jamais soudé ne se trouve sur aucun chantier.

Il dort chaque soir dans mon garage.

C’est un side-car.

Et il appartient à ma fille.

Elle s’appelle Sophie.

Elle a cinq ans.

Sophie est née beaucoup trop tôt.

Vingt-six semaines.

À sa naissance, elle pesait moins qu’un gros paquet de farine.

Les trois premiers mois de sa vie, ma femme Claire et moi avons appris un vocabulaire qu’aucun parent ne devrait connaître aussi bien.

Saturation.

Scope.

Intubation.

Infection.

Réanimation.

Pronostic.

On vivait au rythme des bips d’une unité néonatale, des médecins qui entraient avec des visages parfois rassurants, parfois beaucoup trop sérieux.

Je me souviens encore du premier bonnet de Sophie.

Ridiculement petit.

Il aurait presque tenu dans la paume de ma main.

Je me souviens surtout de mes mains.

Elles étaient énormes à côté d’elle.

Des mains de soudeur.

Des doigts coupés, brûlés, les ongles noircis par le travail.

Pendant des semaines, j’avais peur de la toucher.

Claire, elle, glissait un doigt dans la couveuse et murmurait :

— Tu peux, Marc. Elle sait que c’est toi.

Alors je posais mon index contre sa petite paume.

Parfois, ses doigts se refermaient dessus.

Et je restais là.

Sans bouger.

Comme si la moindre respiration pouvait casser quelque chose.

Sophie est rentrée à la maison au printemps.

Nous avions attendu ce jour pendant des mois.

Je croyais qu’en franchissant la porte avec elle, nous laisserions l’hôpital derrière nous.

J’étais naïf.

Après sont venus les rendez-vous.

La kiné.

Les consultations.

Les dossiers.

Les équipements.

Les séances.

Les nuits où l’on dort avec une oreille ouverte.

Les progrès minuscules que seuls les parents remarquent.

Et les mots médicaux qui changent votre vie lorsqu’un spécialiste les prononce calmement derrière un bureau.

Sophie est atteinte d’une paralysie cérébrale importante.

Aujourd’hui, elle ne marche pas.

Elle ne peut pas s’asseoir seule durablement.

Elle contrôle difficilement sa tête lorsqu’elle fatigue.

Elle a besoin d’aide pour manger, s’habiller, se déplacer et faire presque tous les gestes du quotidien.

Elle parle peu.

Quelques mots.

Des sons.

Des signes inventés.

Des regards surtout.

Mais il y a une chose qu’elle sait faire mieux que n’importe qui.

Rire.

Sophie rit avec tout son corps.

Même les parties de son corps qu’elle contrôle mal semblent vouloir participer.

Quand quelque chose l’amuse vraiment, elle renverse légèrement la tête, ouvre la bouche et produit un rire tellement franc que même les gens les plus raides finissent par sourire.

Elle rit comme si personne ne lui avait expliqué qu’elle était censée trouver la vie difficile.

Avant sa naissance, j’étais un autre homme.

Pas mauvais.

Mais différent.

Mes samedis avaient une organisation sacrée.

Café.

Garage.

Moto.

Copains.

Route.

J’avais acheté quelques années plus tôt une grosse routière américaine d’occasion.

Une machine lourde, noire, pleine de chrome à l’origine, que j’avais démontée presque entièrement dans mon garage.

Pendant plus d’un an, j’avais passé mes week-ends à refaire certaines pièces, changer les suspensions, revoir le faisceau, repeindre le réservoir.

Claire disait parfois :

— Tu sais que cette moto reçoit plus d’attention que moi ?

Je répondais :

— Elle se plaint moins.

Elle levait les yeux au ciel.

Puis elle riait.

À l’époque, une bonne journée se mesurait pour moi en kilomètres.

Les petites départementales du Tarn.

Les virages vers les contreforts pyrénéens.

Les cafés pris debout devant une boulangerie dans un village où personne ne vous connaît.

Le vent.

Surtout le vent.

Ce sentiment particulier que les motards connaissent : pendant quelques heures, vous n’êtes pas en train d’aller quelque part.

Vous êtes simplement en mouvement.

Quand Sophie est née, j’ai arrêté.

Presque deux ans.

La moto n’a pas quitté le garage.

Elle est devenue un meuble encombrant couvert d’une housse.

Je passais devant en allant chercher le sac de médicaments, une couverture, un chargeur ou un carton de matériel.

Mes amis continuaient parfois à proposer :

— On roule dimanche ?

Je répondais :

— Une autre fois.

Personne n’insistait.

Je pensais que cette partie de ma vie était terminée.

Et franchement, cela ne me rendait même pas particulièrement triste.

Quand votre enfant a besoin de vous, certaines choses cessent simplement d’être prioritaires.

Puis un dimanche a tout changé.

Sophie avait un peu plus de deux ans.

Nous l’avions emmenée dans un parc près de Toulouse.

Elle était installée dans sa poussette adaptée.

Autour d’elle, des enfants couraient.

Ils grimpaient.

Ils tombaient.

Ils se relevaient.

Ils faisaient du vélo.

Ils se disputaient pour une balançoire puis devenaient meilleurs amis deux minutes plus tard.

Sophie observait tout.

Elle faisait souvent ça.

Elle ne pleurait presque jamais devant les choses qu’elle ne pouvait pas faire.

Elle regardait.

Longtemps.

Avec cette expression sérieuse qu’elle avait déjà toute petite.

À un moment, un garçon est descendu d’un petit toboggan très vite.

Il a levé les bras en criant.

Sophie l’a suivi des yeux.

Puis un autre enfant est passé devant elle sur une draisienne.

Ses cheveux volaient derrière son casque.

Sophie l’a encore suivi des yeux.

Claire s’est accroupie à côté de la poussette.

Elle a observé notre fille.

Puis elle m’a dit tout bas :

— Elle voudrait savoir ce que ça fait.

Je savais exactement ce qu’elle voulait dire.

Bouger.

Vraiment bouger.

Pas être poussée doucement dans une poussette.

Pas être transférée d’un fauteuil à un siège.

Pas être portée d’une pièce à une autre.

Sentir son corps traverser l’espace.

Sentir le monde venir à elle.

Sentir l’air sur son visage.

Je suis resté silencieux.

Sur le chemin du retour, Claire parlait de ce qu’il fallait acheter pour la semaine.

Je n’écoutais presque pas.

Une idée tournait dans ma tête.

Une idée absurde.

Compliquée.

Peut-être dangereuse si elle était mal faite.

Mais techniquement possible.

Je connaissais l’acier.

Je connaissais la soudure.

Je connaissais ma moto.

Je connaissais surtout ma fille.

Et soudain, une phrase s’est imposée à moi.

Si Sophie ne peut pas courir avec le vent…

alors je vais lui apporter le vent.

Trois semaines plus tard, j’ai commencé à dessiner.

Pas sur un ordinateur.

Sur du papier quadrillé.

À l’ancienne.

Comme mon ancien chef d’atelier m’avait appris lorsque j’étais apprenti.

Une cote.

Puis une autre.

Angles.

Renforts.

Points d’ancrage.

Centre de gravité.

Hauteur.

Largeur.

Position du siège.

Protection de la tête.

Protection latérale.

Accès aux équipements nécessaires.

Je ne voulais pas bricoler une jolie caisse attachée à une moto.

Je voulais construire autour de Sophie.

C’était complètement différent.

Un side-car normal doit transporter quelqu’un capable de se tenir.

Sophie ne le pouvait pas.

Elle ne pouvait pas anticiper un virage.

Pas se redresser seule.

Pas me dire précisément si une position lui faisait mal après cinq minutes.

Tout devait donc être pensé avant même que son corps entre dedans.

J’ai acheté d’occasion une vieille caisse de side-car.

Sept cents euros.

Elle était dans un état lamentable.

Le plancher était percé à un endroit.

La peinture s’écaillait.

Le pare-brise avait disparu depuis longtemps.

Plusieurs fixations d’origine étaient inutilisables.

Quand Claire l’a vue dans la remorque, elle m’a demandé :

— Tu as payé pour ça ?

— Oui.

— Combien ?

J’ai hésité.

— Marc.

— Sept cents.

Elle a fermé les yeux.

— Sept cents euros pour une baignoire rouillée ?

— Ce n’est pas une baignoire.

— Pour l’instant, si.

Elle n’avait pas tort.

Mais le châssis principal était sain.

Et c’était tout ce qui m’intéressait.

J’ai presque tout démonté.

Puis j’ai recommencé depuis le bas.

Nouveau plancher renforcé.

Structure intérieure spécifique.

Points d’ancrage pour un siège adapté.

Plaques de renfort sous chaque fixation.

Support de tête réglable.

Protection rembourrée.

Arceau supérieur.

Petit pare-brise transparent calculé pour détourner la pression d’air directe sans priver Sophie de la sensation du vent.

Derrière le siège, j’ai créé un compartiment sécurisé pour ses affaires.

Ses traitements.

Du matériel de secours.

Ses changes.

Une bouteille d’eau.

Une couverture.

Sa tablette de communication.

Ce que les autres mettent dans un coffre à outils, nous y mettions une partie de notre vie.

Je travaillais surtout le vendredi soir et le samedi matin.

Claire restait avec Sophie dans la maison.

J’enfilais mon masque, mon casque, mes gants.

Puis le garage se remplissait d’étincelles.

Certains soirs, je travaillais deux heures pour fabriquer une pièce que je jetais ensuite.

Un millimètre mal placé me dérangeait.

Un angle ne me plaisait pas.

Je recommençais.

Au travail, j’avais toujours été méticuleux.

Sur le side-car, je suis devenu obsessionnel.

Un collègue m’a dit :

— Marc, tu construis un side-car, pas un pont.

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