Il soude un side-car pour sa fille… et sa promesse bouleverse tous ses amis motards

Je lui ai répondu :

— Pour toi.

Pour moi, c’était bien plus qu’un pont.

C’était la pièce de métal à laquelle j’allais confier ce que j’avais de plus précieux au monde.

Alors oui.

Je mesurais trois fois.

Je coupais une fois.

Puis parfois je jetais quand même et je recommençais.

Le plus inattendu, c’est que j’ai aussi appris à coudre.

Moi.

Marc Vidal.

Cent kilos avec les chaussures.

Soudeur.

Barbe grisonnante.

Mains couvertes de cicatrices.

J’ai acheté une vieille machine à coudre robuste d’occasion.

Claire a cru à une blague.

— Qu’est-ce que tu fais avec ça ?

— Le siège.

— Tu vas coudre ?

— Apparemment.

— Tu sais coudre ?

— Pas encore.

J’ai passé des soirées entières à regarder des tutoriels.

Les premiers essais étaient catastrophiques.

Les coutures partaient en travers.

Les angles plissaient.

Le fil cassait.

J’ai juré plus souvent devant cette machine à coudre que devant n’importe quel poste à souder de ma carrière.

Le premier jeu de garnitures a fini à la poubelle.

Le deuxième aussi.

Le troisième m’a fait croire que j’étais meilleur que je ne l’étais.

Je l’ai démonté le lendemain.

Le cinquième est celui qui équipe encore aujourd’hui le side-car.

Noir.

Simple.

Épais.

Facile à nettoyer.

Confortable là où Sophie en a besoin.

Pendant ces mois-là, quelque chose d’étrange s’est produit.

Les copains ont commencé à passer.

Au début, juste pour regarder.

Patrick venait avec des cafés.

Thierry apportait des croissants.

Gérard, retraité depuis peu, me trouvait toujours une excuse :

— Je passais dans le coin.

Il habitait à quarante kilomètres.

Puis ils ont commencé à aider.

Pas à souder.

Je ne laissais personne toucher aux assemblages principaux.

Mais ils tenaient une pièce.

Rangeaient l’atelier.

Ponnaient.

Perçaient.

Allaient chercher des vis.

Gardaient Sophie dix minutes pendant que Claire venait vérifier une mesure.

Un samedi, je suis sorti du garage et j’ai trouvé six motos garées devant chez nous.

Claire m’a regardé depuis la fenêtre.

— On nourrit tout le monde ?

— Pourquoi ce serait à nous ?

Elle a souri.

— Parce qu’ils ont déjà mangé toutes les chouquettes.

Ce jour-là, j’ai compris quelque chose.

Je croyais fabriquer le side-car seul.

En réalité, une petite communauté commençait à se former autour.

Des hommes qui parlaient rarement de sentiments, mais qui savaient arriver avec une caisse à outils exactement au moment où vous en aviez besoin.

Six mois après le premier dessin, le side-car était prêt.

Noir mat.

Sobre.

Sur le côté, Claire avait choisi une inscription toute simple.

SOPHIE.

En lettres blanches.

Quand elle l’a vue pour la première fois, elle a posé ses doigts dessus.

Puis elle s’est mise à pleurer.

— Quoi ?

Elle a secoué la tête.

— Rien.

— Ça ne te plaît pas ?

— Idiot.

Elle m’a pris dans ses bras.

Le premier essai officiel n’a pas eu lieu avec Sophie.

Hors de question.

J’ai fait vérifier l’ensemble par un mécanicien indépendant expérimenté dans les attelages.

Il a passé des heures dessus.

Fixations.

Freinage.

Géométrie.

Jeu.

Structure.

Comportement à faible allure.

Comportement en charge.

Quand il a terminé, il m’a appelé.

Je pensais qu’il allait me donner une liste de choses à reprendre.

Il s’est assis sur un tabouret devant l’atelier.

Puis il m’a dit :

— Vous faites quoi dans la vie ?

— Soudeur.

Il a hoché la tête.

— Ça se voit.

Il a tapoté doucement l’arceau.

— Vous avez construit ça pour qui ?

— Ma fille.

— Elle a quel âge ?

— Presque trois ans.

Je lui ai expliqué.

Il a regardé la machine un moment.

Puis il m’a dit :

— Alors faites-moi plaisir.

— Quoi ?

— La première fois que vous l’emmenez, restez prudent. Très prudent.

— C’était prévu.

Il a souri.

— Et après, laissez-la rire.

Je n’ai jamais oublié cette phrase.

Le premier tour a eu lieu un samedi matin.

Claire était dans l’allée.

Bras croisés.

Elle faisait semblant d’être calme.

Je connaissais suffisamment ma femme pour voir qu’elle était terrifiée.

J’ai installé Sophie.

Harnais.

Position du bassin.

Position des épaules.

Appui-tête.

Casque.

Protection auditive adaptée.

Vérification.

Puis encore une vérification.

Sophie me fixait.

Elle avait cette bouche légèrement ouverte qu’elle prend lorsqu’elle ne sait pas encore si quelque chose mérite sa confiance.

Je suis monté sur la moto.

J’ai regardé Claire.

— Un tour du quartier.

— Doucement.

— Oui.

— Marc.

— Oui.

— Doucement.

— Claire, je te promets.

J’ai démarré.

Le moteur a vibré.

Sophie a sursauté.

Mon cœur s’est arrêté une demi-seconde.

Puis son visage a changé.

Je ne trouverai probablement jamais les mots exacts.

Ses yeux se sont agrandis.

Ses sourcils se sont levés.

Et soudain…

elle a ri.

Un énorme rire.

Le genre de rire qui vous traverse.

Claire a porté sa main à sa bouche.

J’ai enclenché la première.

Nous avons avancé.

Très lentement.

À peine plus vite qu’un vélo.

Au bout de la rue, j’ai tourné.

Puis encore.

Puis nous sommes revenus devant la maison.

Cinq minutes.

Pas plus.

Sophie avait ri presque tout le long.

J’ai coupé le moteur.

Elle m’a regardé.

Puis elle a bougé sa petite main droite.

Un geste à elle.

Un mouvement court des doigts.

Claire s’est approchée.

Elle pleurait franchement maintenant.

— Elle dit encore.

Je savais.

Le signe voulait dire :

Encore.

J’ai redémarré.

Nous avons refait un tour.

À partir de ce jour-là, le side-car est entré dans notre vie.

Pas comme un objet extraordinaire.

Comme une routine.

Et c’est peut-être ça qui me touche le plus.

À cinq ans, Sophie fréquente une petite école maternelle inclusive à quelques kilomètres de chez nous.

Lorsque les conditions le permettent, je l’y conduis avec le side-car.

Pas de pluie forte.

Pas de froid important.

Pas après une mauvaise nuit.

Pas lorsqu’elle est fatiguée.

Nous avons des règles.

Sophie les connaît.

Quand il faut prendre la voiture, elle l’accepte.

Mais chaque matin où la route est possible, elle me pose la même question à sa manière.

Elle porte sa petite main vers le côté de sa tête.

Son signe pour le casque.

— Casque ?

Je réponds :

— Oui. Casque. Side-car. École.

Et son visage s’illumine.

Nous avons notre rituel.

Claire prépare ce dont Sophie a besoin.

Je l’habille.

Je la porte jusqu’au garage.

Je l’installe.

Je boucle.

Je vérifie.

Toujours dans le même ordre.

Puis je démarre.

Et elle rit.

Le trajet dure un peu plus de dix minutes.

Dix minutes seulement.

Pour la plupart des gens, ce n’est rien.

On passe plus de temps à chercher ses clés.

À attendre devant un feu.

À regarder des vidéos sur son téléphone.

Pour ma fille, ces dix minutes sont différentes.

Pendant dix minutes, elle sent l’air sur ses joues.

Les arbres défilent.

Les maisons bougent autour d’elle.

Les odeurs changent.

Pain chaud près de la boulangerie.

Herbe coupée au printemps.

Terre humide après la pluie.

Parfois un vieux monsieur nous salue devant son portail.

Parfois une dame se retourne sur le trottoir.

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