Il soude un side-car pour sa fille… et sa promesse bouleverse tous ses amis motards

Des enfants à l’école connaissent désormais le bruit de notre arrivée.

Je regarde Sophie dans un petit miroir que j’ai ajouté face à moi.

Elle observe tout.

Et pendant ces dix minutes, je ne vois plus la liste de ce qu’elle ne peut pas faire.

Je vois seulement ma fille qui avance.

C’était le but.

Rien d’autre.

Pas attirer l’attention.

Pas faire de nous une famille exemplaire.

Pas devenir une histoire qu’on raconte.

Juste permettre à Sophie de ressentir quelque chose qu’elle regardait autrefois chez les autres enfants.

Le mouvement.

Le vent.

Un jour, Thierry m’a fait remarquer que le side-car devenait juste.

Sophie grandissait.

Évidemment que je le savais.

J’avais déjà commencé les plans du suivant.

— Tu as vraiment déjà dessiné le prochain ?

— Oui.

— Marc, celui-là t’a pris six mois.

— Je sais.

— Et tu recommences ?

— Oui.

— Pourquoi ne pas faire adapter celui-ci ?

J’ai secoué la tête.

— Parce que son corps change. Son matériel changera. Ses besoins aussi. Le prochain doit être fait pour la Sophie de huit ans, pas pour agrandir ce que j’ai construit pour celle de trois ans.

Il m’a regardé.

— Et quand elle l’aura encore dépassé ?

— J’en ferai un troisième.

C’est là qu’il m’a posé la question.

— Combien tu vas lui en fabriquer ?

J’ai regardé mes mains.

Aujourd’hui encore, je revois exactement la scène.

Le garage ouvert.

Le side-car sous la lumière.

Une tasse de café froid sur l’établi.

Mes gants posés à côté.

Et cette réponse qui m’est sortie sans réfléchir :

— Jusqu’à ce que je ne puisse plus tenir un chalumeau.

Thierry n’a rien dit pendant quelques secondes.

Puis :

— Quand tu commenceras le prochain, j’arrive le samedi.

— Tu ne sais pas souder.

— Non.

— Alors tu feras quoi ?

— Je te passerai les outils.

J’ai ri.

Il a continué :

— Et les autres viendront.

Il avait raison.

Lorsque j’ai annoncé que je commençais à récupérer le matériel pour le deuxième side-car, les messages sont arrivés.

« J’ai une plaque alu qui peut t’intéresser. »

« Besoin d’une remorque ? »

« Je peux venir poncer. »

« Je connais quelqu’un qui travaille la mousse. »

« Dis-moi quel samedi. »

La plupart de ces hommes approchent ou dépassent les cinquante ans.

Certains sont grands-pères.

Certains ont divorcé.

Certains ont enterré leurs parents.

Certains ont eu des enfants qu’ils n’ont peut-être pas assez vus grandir parce qu’à notre génération on disait souvent aux hommes qu’ils devaient travailler, ramener l’argent et ne pas trop s’attarder sur le reste.

Je crois que Sophie leur offre aussi quelque chose.

Une deuxième façon de faire.

Une manière de dire « je suis là » sans devoir prononcer de grandes phrases.

Un samedi, Gérard m’a confié :

— Tu sais, quand mes garçons étaient petits, j’étais toujours au boulot.

Je n’ai rien répondu.

Il ponçait une pièce.

Après un moment, il a ajouté :

— J’aurais peut-être dû construire moins de choses pour des clients et davantage avec eux.

Puis il a repris son ponçage.

C’est ça, notre bande.

Pas des héros.

Pas des saints.

Des hommes imparfaits avec des regrets, des douleurs aux genoux, des divorces derrière eux, des enfants adultes qui vivent loin.

Ils ne savent pas toujours dire les bonnes choses.

Mais ils savent venir.

Et parfois, venir est déjà énorme.

J’ai établi un calendrier pour les prochains side-cars.

Claire l’a découvert par hasard dans mon carnet d’atelier.

Side-car numéro deux : autour de huit ans.

Numéro trois : dix ou onze ans.

Numéro quatre : adolescence.

Numéro cinq : passage à l’âge adulte, si ma santé me permet encore de travailler correctement.

Elle a trouvé la page alors qu’elle cherchait un mètre ruban.

Elle n’a rien dit ce jour-là.

Ni le lendemain matin.

Deux jours plus tard, elle est entrée dans le garage.

J’étais en train de tester une soudure sur une chute.

Elle s’est assise sur le vieux tabouret en bois.

— Marc.

J’ai relevé ma visière.

— Oui ?

— J’ai trouvé ton carnet.

J’ai regardé l’étagère.

— Ah.

— Tu as prévu cinq side-cars.

— En théorie.

— Cinq.

— Si tout va bien.

Elle m’a regardé longtemps.

— Tu crois vraiment que tu lui fabriques des side-cars ?

Je n’ai pas compris.

— Ben… oui.

— Non.

Elle s’est levée.

— Tu lui fabriques une preuve.

— Une preuve de quoi ?

Sa voix a tremblé.

— Que tu vas continuer à être là.

Je n’ai rien dit.

Claire non plus pendant quelques secondes.

Puis elle a repris :

— Tous les deux ou trois ans, Sophie va voir son père recommencer. Reprendre les mesures. Faire les plans. Couper. Souder. Pester. Refaire une pièce. Adapter le siège à son nouveau corps.

Elle avait les yeux humides.

— Son corps change et le monde n’est pas toujours construit pour lui. Mais elle saura qu’il y a au moins un endroit où quelqu’un reconstruira le monde autour d’elle autant de fois qu’il faudra.

Je me suis assis.

C’était peut-être la première fois de ma vie que Claire réussissait à me faire taire aussi longtemps.

Elle a souri au milieu de ses larmes.

— Pour le prochain, je veux coudre avec toi.

— Tu sais coudre ?

Elle a éclaté de rire.

— Mieux que toi quand tu as commencé, ça ne devrait pas être difficile.

Le soir même, j’ai ajouté une ligne dans le carnet.

« Numéro 2 : sellerie avec Claire. »

Elle est toujours là.

Mais il existe un détail que Claire ignorait encore à l’époque.

Un détail que personne ne peut voir.

Lorsque Sophie est rentrée de néonatologie, elle était enveloppée dans une petite couverture rose pâle.

Rien de luxueux.

Un tissu doux, déjà lavé tellement de fois qu’il avait presque perdu sa couleur.

Cette couverture nous a suivis partout.

Dans le siège-auto.

Chez les grands-parents.

Aux rendez-vous.

Dans les nuits difficiles.

Avec les années, elle s’est usée.

Claire l’avait rangée dans une boîte avec les souvenirs de bébé.

Le bonnet minuscule.

Le bracelet de naissance.

Quelques photos.

Une petite chaussette tellement petite que j’ai encore du mal à croire qu’un pied ait pu entrer dedans.

Quand j’ai fabriqué la première garniture du side-car, j’ai récupéré la couverture.

J’en ai découpé un petit rectangle.

Je sais.

Certains parents auraient crié.

Mais j’avais une idée.

J’ai cousu ce carré à l’intérieur de l’appui-tête.

Invisible.

Sous la mousse.

Exactement à l’endroit où repose l’arrière de la tête de Sophie.

Je voulais qu’il y ait quelque chose entre elle et la route.

Quelque chose qui avait déjà protégé son corps lorsqu’il était minuscule.

La première couverture de sa vie.

La première chose dans laquelle nous l’avions portée dehors.

Depuis des années, chaque fois que Sophie monte dans son side-car, sa tête repose contre ce morceau de tissu.

Elle ne le sait pas.

Pas encore.

Je lui raconterai un jour.

Quand elle sera plus grande.

Quand elle pourra comprendre à sa manière que son père a parfois besoin de cacher des choses sentimentales sous de la mousse pour éviter qu’on découvre qu’il a le cœur tendre.

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