J’ai conservé le reste de la couverture.
J’ai déjà découpé trois autres carrés.
Ils sont enfermés dans un sachet dans mon tiroir d’atelier.
J’ai écrit dessus au marqueur :
« APPUIE-TÊTE — NE PAS JETER. »
Thierry l’a trouvé récemment.
— C’est quoi ?
— Rien.
— Ça dit « ne pas jeter ».
— Donc ne jette pas.
— Ça répond pas à la question.
— C’est le vieux plaid de Sophie.
Il m’a regardé.
Puis il a refermé doucement le tiroir.
— D’accord.
Il n’a pas plaisanté.
C’est pour ça que je l’aime bien.
Aujourd’hui, Sophie a cinq ans.
Elle aime les dessins animés avec des chiens.
Elle aime les chansons qu’elle entend vingt fois de suite.
Elle aime quand Claire lui masse les mains.
Elle aime quand Gérard fait semblant de se cogner contre la porte du garage.
Elle adore les purées de pommes de terre beaucoup trop beurrées de sa grand-mère.
Elle déteste qu’on lui mette un bonnet.
Elle adore son casque.
Chaque matin où elle comprend que nous allons rouler, sa main monte vers sa tête.
Casque.
Puis elle fait son signe.
Encore.
Plus.
Aller.
Je lui réponds toujours :
— Oui ma puce. On y va.
Je la porte jusqu’au garage.
Elle aperçoit le side-car.
Et elle rit déjà.
Parfois, je pense à l’homme que j’étais avant sa naissance.
Celui qui comptait une bonne journée en kilomètres.
Celui qui croyait que la liberté consistait à partir quand il voulait sans rendre de comptes à personne.
À cinquante ans, mon père me disait déjà :
— Tu verras, un jour tu comprendras que la liberté n’est pas toujours de partir.
Je me moquais gentiment de lui.
Aujourd’hui, je comprends.
La liberté, parfois, c’est construire assez bien quelque chose pour emmener avec soi quelqu’un qui ne pourrait pas partir seul.
Je ne roule presque plus sans Sophie.
Cela m’intéresse moins.
Mes meilleures sorties font quelques kilomètres.
À faible vitesse.
Entre notre maison et son école.
Je ne traverse pas la France.
Je traverse trois quartiers.
Mais chaque fois que j’entends son rire derrière moi, j’ai l’impression d’aller plus loin que je ne suis jamais allé.
Dans un an environ, elle sera trop grande pour le premier side-car.
Ce jour-là, nous le rangerons.
Je ne le vendrai pas.
Impossible.
Il restera quelque part.
Peut-être au fond du garage.
Peut-être que Sophie le regardera un jour adulte en se demandant comment elle pouvait être assez petite pour tenir dedans.
À côté, il y aura le deuxième.
Puis, si la vie nous laisse le temps, le troisième.
Et encore un.
Je vieillirai aussi.
Mes cheveux seront plus blancs.
Mes épaules me feront davantage souffrir.
Mes doigts seront moins rapides.
Un matin, j’aurai peut-être besoin de lunettes pour lire les cotes sur mon plan.
Thierry sera peut-être toujours là à prétendre qu’il vient « juste cinq minutes » avant de rester quatre heures.
Claire se moquera peut-être encore de mes coutures.
Et Sophie grandira.
Son corps changera.
Ses besoins changeront.
Le monde changera aussi.
Je ne sais pas ce que sera sa vie à quinze ans.
À vingt ans.
Je ne sais pas quelle autonomie elle aura.
Je ne sais pas quelles technologies existeront.
Quels fauteuils.
Quels équipements.
Quels obstacles.
Les parents d’enfants comme Sophie apprennent vite à ne pas vivre uniquement dans les prévisions.
Les médecins peuvent vous donner des probabilités.
La vie, elle, se débrouille souvent pour écrire autre chose.
Alors je ne promets pas ce que je ne contrôle pas.
Je ne peux pas promettre à ma fille qu’elle marchera.
Je ne peux pas promettre qu’elle parlera un jour comme les autres.
Je ne peux pas promettre que sa route sera simple.
Je peux simplement promettre ce qui dépend de moi.
Quand elle grandira, j’adapterai.
Quand quelque chose deviendra trop petit, je reconstruirai.
Quand elle aura besoin de davantage de soutien, j’en ajouterai.
Quand mes plans seront mauvais, je les recommencerai.
Quand mes coutures seront moches, Claire se moquera de moi et nous les referons.
Quand mes amis vieilliront, ils continueront probablement à venir avec du café.
Et tant que mes mains pourront tenir le métal…
je souderai.
Hier matin encore, j’ai porté Sophie jusqu’au garage.
Elle avait mal dormi mais elle était en forme.
Je lui ai demandé :
— Voiture ou side-car ?
Je connaissais déjà la réponse.
Sa main a touché son casque.
Puis elle a fait son petit signe.
Encore.
Je l’ai installée.
J’ai vérifié son harnais.
Ajusté l’appui-tête.
Fermé son blouson.
Claire est sortie sur le pas de la porte avec sa tasse.
— Vous rentrez directement après l’école ?
— Oui.
— Marc ?
— Oui ?
Elle a pointé mon gant.
— Tu as oublié de le fermer.
Après toutes ces années, elle vérifie encore tout.
J’ai fermé le gant.
— Merci, chef.
Sophie a ri.
J’ai démarré.
Nous avons quitté l’allée.
Au premier virage, un rayon de soleil est passé entre les maisons.
Il a touché le côté du casque de Sophie.
Dans le miroir, j’ai vu ses yeux se plisser.
Puis elle a souri.
Le vent faisait bouger une petite mèche qui dépassait près de son oreille.
Et pendant quelques secondes, j’ai revu la petite fille de deux ans dans ce parc, immobile dans sa poussette, regardant les autres enfants courir.
Je me suis souvenu de Claire disant :
— Elle voudrait savoir ce que ça fait.
Maintenant, elle sait.
Elle sait ce que ça fait quand l’air glisse sur les joues.
Elle sait ce que ça fait quand un moteur vibre sous elle.
Elle sait ce que ça fait quand les maisons deviennent des couleurs qui passent.
Elle sait ce que ça fait d’arriver à l’école autrement qu’en voiture.
Elle sait ce que ça fait de bouger assez vite pour que le monde ne ressemble plus à quelque chose qu’on regarde de loin.
Ma fille connaît le vent.
C’est peu de chose.
Et c’est immense.
Un jour, mes mains trembleront peut-être trop pour souder.
Ce jour-là viendra.
Toutes les mains finissent par fatiguer.
Mais si j’ai bien fait mon travail, il y aura alors derrière nous plusieurs side-cars noirs, plusieurs appuie-têtes, plusieurs morceaux de cette vieille couverture rose et des milliers de petits trajets.
Sophie aura grandi en sachant une chose très simple.
Son père n’a jamais essayé de lui expliquer pourquoi certaines routes lui étaient fermées.
Il a pris son chalumeau.
Il a ouvert le garage.
Et il lui en a construit une autre.






