Il ouvre son garage après dix mois de mensonges… et retrouve la moto qu’il avait sacrifiée pour sa femme

Ça comptait pour moi.

Le mercredi suivant, Claire conduisait sa mère à l’hôpital.

J’ai sorti Madeleine du garage.

Je l’ai laissée chauffer.

Puis j’ai fermé la porte derrière moi.

J’ai roulé une heure.

Une heure complète à essayer de ne penser à rien.

Julien m’attendait devant chez lui.

Il a fait le tour de la moto.

Il connaissait son affaire.

— Elle est belle, m’a-t-il dit.

J’ai répondu :

— Elle roule mieux qu’elle n’est belle.

Je demandais quatorze mille.

Il en proposait douze.

Nous nous sommes entendus à treize.

Il a fait le virement devant moi.

J’ai signé les papiers.

Je lui ai donné les clés.

Puis j’ai posé ma paume une dernière fois sur le réservoir noir.

Je n’ai rien dit.

Pas “au revoir”.

Pas “prends soin d’elle”.

Rien.

Je savais que si j’ouvrais la bouche, j’allais devenir ridicule.

Julien m’a raccompagné à la gare.

Dans le train du retour, j’ai regardé mon reflet dans la vitre.

Un vieux type en blouson de moto.

Sans moto.

Le lendemain, l’argent a commencé à repartir.

Facture après facture.

Tout ce qui avait été mis de côté.

Tout ce qui traînait.

Tout ce qu’on repoussait.

Monique m’a demandé où était Madeleine.

J’ai menti.

— Chez le mécano.

Et le plus terrible, c’est qu’elle m’a cru.

Pendant dix mois.

De temps en temps, elle demandait :

— Toujours pas réparée ?

Je répondais :

— Il attend une pièce.

Ou :

— Il a du retard.

Ou encore :

— Je passerai le voir cette semaine.

Les copains me proposaient des sorties.

Je trouvais des excuses.

Un robinet.

Une clôture.

Les petits-enfants.

Le dos.

La fatigue.

Patrick m’a même envoyé un message :

“Bernard, t’es devenu allergique aux croissants du dimanche ou quoi ?”

Je n’ai pas répondu.

Parce que si j’avais dit la vérité à Monique, elle aurait voulu interrompre certains soins.

J’en suis convaincu.

C’était son caractère.

Toute sa vie, elle avait fait passer les autres avant elle.

Quand les filles étaient petites, elle disait qu’elle n’avait pas faim pour leur laisser la dernière part de tarte.

Quand sa mère était malade, elle avait roulé trois fois par semaine pendant des mois sans jamais se plaindre.

Quand je rentrais de la route épuisé, elle me disait toujours :

— Assieds-toi. Je m’occupe du reste.

Alors oui.

Si je lui avais dit :

“J’ai vendu la moto que tu m’avais poussée à acheter pour payer ce que ta maladie nous coûte”,

elle aurait répondu :

“Alors on arrête.”

Je ne pouvais pas prendre ce risque.

Alors j’ai menti.

Et si c’était à refaire, je mentirais encore.

Monique a terminé sa chimiothérapie au printemps.

La radiothérapie a suivi.

Elle avait perdu ses cheveux.

Du poids.

Une partie de sa force.

Mais pas son caractère.

Un matin, elle a engueulé une infirmière parce qu’on lui avait interdit de porter seule son sac.

L’infirmière lui a répondu :

— Madame Lemaire, vous pouvez râler autant que vous voulez, je le porte quand même.

Monique l’a adorée immédiatement.

En juillet, nous avons eu le rendez-vous que nous attendions.

Le contrôle.

La médecin a parcouru les résultats.

Puis elle a levé les yeux.

— Il n’y a pas de signe de maladie active aujourd’hui.

Monique a dit :

— Vous êtes sûre ?

La médecin a souri.

— Oui.

Cette fois, nous avons pleuré dans son bureau.

Tous les deux.

Sans dignité.

Sans retenue.

En sortant, Monique a voulu une pâtisserie.

Pas une salade.

Pas une soupe.

Un énorme mille-feuille.

Nous avons acheté deux mille-feuilles.

Le soir, elle s’est couchée tôt.

Je suis resté sur la terrasse.

Seul.

Et pour la première fois depuis dix mois, je me suis autorisé à penser à Madeleine.

Je me suis dit :

Elle ne reviendra jamais.

Puis j’ai pleuré.

Silencieusement.

Comme pleurent beaucoup d’hommes de ma génération.

En espérant surtout que personne ne les surprenne.

Évidemment, Monique m’a surpris.

Elle est apparue en peignoir.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien.

— Bernard.

— Je suis juste soulagé.

Elle m’a regardé longtemps.

Puis elle m’a embrassé sur la tempe.

Elle n’a pas insisté.

C’est peut-être ça, trente-six ans de mariage.

Savoir quand pousser.

Et savoir quand attendre.

Ce que j’ignorais, c’est que quelqu’un connaissait déjà toute l’histoire.

Michel.

Soixante-deux ans.

Notre responsable de route.

Ancien mécanicien poids lourd.

Le genre d’homme qui repère un roulement fatigué rien qu’au bruit.

En novembre, neuf mois plus tôt, Michel s’était arrêté dans une station-service.

Et là, il avait vu un homme sur une moto noire.

Ma moto.

Il l’avait reconnue immédiatement.

Pas grâce au modèle.

Grâce à une petite marque que j’avais faite moi-même à l’intérieur de la sacoche gauche en 1997.

Deux lettres.

B.L.

Michel s’était approché.

— Excusez-moi. Elle vient d’où, cette moto ?

Julien avait répondu honnêtement.

Il l’avait achetée à un certain Bernard Lemaire.

Michel avait compris.

Il connaissait le cancer de Monique.

Il connaissait mes absences.

Mes excuses.

Mes dimanches disparus.

Il n’est pas venu me voir.

Il n’a pas posé de question.

Il a réuni les autres.

Plus tard, il m’a expliqué :

— Bernard, quand j’ai vu ta moto sous les fesses d’un autre type, j’ai compris que tu n’avais pas vendu ça pour acheter un camping-car.

Ils ont voté.

À l’unanimité.

Personne ne devait m’en parler.

Pendant des mois, ils ont mis de l’argent de côté.

Pas des fortunes individuelles.

Cent euros.

Deux cents.

Parfois davantage.

Jacques, l’ancien électricien, a vendu une vieille remorque qu’il n’utilisait plus.

Patrick a renoncé à un voyage.

Michel a pris plusieurs dépannages le week-end.

Le plus jeune du groupe, Maxime, vingt-sept ans, faisait des petits travaux de cuir le soir pour compléter sa contribution.

Je n’en savais rien.

Ils ont également parlé à nos filles.

Claire et Élodie avaient fini par comprendre que la moto n’était plus au garage.

Elles avaient gardé le silence.

Je leur en ai voulu pendant environ neuf secondes quand je l’ai appris.

Puis j’ai réalisé qu’elles étaient aussi têtues que leur mère.

À la fin de l’été, les copains avaient réuni une somme largement suffisante pour retrouver la moto et nous aider avec ce qui restait à payer autour de la maladie.

Ils ont appelé Julien.

Ils lui ont raconté pourquoi je lui avais vendu Madeleine.

Julien est resté silencieux.

Puis il a dit :

— Je comprends mieux.

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