Il ouvre son garage après dix mois de mensonges… et retrouve la moto qu’il avait sacrifiée pour sa femme

Ils lui ont proposé de la racheter.

Il avait payé treize mille euros.

Il avait entretenu la moto pendant dix mois.

Il aurait pu demander davantage.

Il a accepté quatorze mille.

Pas un centime de plus.

Michel lui a dit :

— On peut monter.

Julien a répondu :

— Non. J’ai acheté cette moto à un homme qui avait une bonne raison de vendre. Vous avez une bonne raison de racheter. Je ne veux pas gagner ma vie là-dessus.

Puis il leur a rendu les clés.

Dans la nuit du samedi au dimanche, alors que Monique et moi dormions, quatre hommes ont poussé Madeleine dans mon garage.

Claire leur avait donné le double de la clé.

Traîtresse.

Ils n’ont pas démarré le moteur.

Ils l’ont roulée à la main jusqu’à sa place.

Avant de partir, Michel a attaché au guidon un petit morceau de cuir avec un ruban rouge.

Dessus, il avait écrit :

ON RAMÈNE TOUJOURS UN FRÈRE À LA MAISON.

Le dimanche matin, à 7 h 12, je suis sorti chercher une clé à molette.

Je voulais réparer le robinet de la cuisine.

J’ai ouvert la porte du garage.

J’ai allumé.

Et je l’ai vue.

Je suis resté immobile.

Je crois que mon cerveau a refusé ce que mes yeux voyaient.

Réservoir noir mat.

Sacoche gauche usée.

Petite bosse sur l’échappement.

Selle légèrement blanchie sur le côté droit.

Ma moto.

Madeleine.

À sa place.

Comme si les dix derniers mois n’avaient jamais existé.

Je me suis approché.

J’ai posé ma main sur le réservoir.

Froid.

Réel.

Je me suis assis par terre.

En peignoir.

En chaussons.

Et j’ai pleuré.

Pas discrètement cette fois.

Je pleurais tellement que j’avais mal aux côtes.

Je pensais à 1996.

À Monique enceinte sous la pluie.

À mon père.

À mes filles.

Aux dimanches matin.

À tout ce que j’avais cru perdre.

À 8 heures passées, Monique est apparue.

— Bernard ?

Elle est entrée dans le garage.

Elle a vu Madeleine.

Puis elle m’a vu assis par terre.

— Pourquoi ta moto est ici ?

Je n’ai pas répondu.

— Bernard ?

J’ai essuyé mon visage.

— Parce qu’elle n’était pas chez le mécano.

Silence.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Alors j’ai tout dit.

La vente.

Les treize mille euros.

Les factures.

Les dix mois de mensonges.

La peur qu’elle refuse de continuer certains soins.

Julien.

Michel.

Les copains.

La collecte.

Le rachat.

Tout.

Monique n’a pas parlé pendant très longtemps.

Puis elle a dit :

— Tu as vendu Madeleine pour moi ?

— Oui.

— Et tu m’as menti pendant dix mois ?

— Oui.

Elle a plissé les yeux.

— Espèce d’imbécile.

— Je sais.

— Je t’aurais interdit de faire ça.

— Je sais.

— J’aurais préféré arrêter certaines choses plutôt que te laisser vendre cette moto.

— Je sais.

Elle m’a regardé.

— C’est pour ça que tu ne m’as rien dit ?

— Oui.

Elle a inspiré profondément.

Puis elle s’est dirigée vers Madeleine.

Elle a posé ses deux mains sur le réservoir.

Exactement comme en 1996.

Et elle a dit :

— Cette moto est à toi. Tu l’as gagnée. Ne laisse personne te l’enlever.

J’ai levé les yeux vers elle.

Elle pleurait.

— Tu te rappelles ? ai-je murmuré.

— Bien sûr que je me rappelle.

Puis elle m’a tendu la main.

— Debout.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on va voir tes idiots de copains.

Elle a regardé la moto.

— Et après, on roule.

Cet après-midi-là, Monique est remontée derrière moi pour la première fois depuis sa maladie.

Elle m’a serré la taille pendant tout le trajet.

Quand nous sommes arrivés devant notre local habituel, dix-huit motos étaient alignées.

Ils nous attendaient.

Michel était adossé à la sienne.

Jacques était sur les marches.

Patrick tenait deux cafés.

J’ai coupé le moteur.

Personne n’a applaudi.

Heureusement.

Je crois que je serais reparti.

Je me suis approché de Michel.

J’avais préparé un discours pendant le trajet.

Tout avait disparu.

Michel a levé la main.

— Ne dis rien.

Puis il a ouvert les bras.

— Viens là, vieux con.

Je l’ai serré.

Longtemps.

Ensuite, j’ai fait le tour.

Un par un.

Des hommes que j’avais vus rire, boire des cafés, réparer des motos, enterrer leurs parents, divorcer, devenir grands-pères.

Ce jour-là, presque tous avaient les yeux rouges.

Monique les a embrassés.

Même Patrick.

Ce qui était exceptionnel parce qu’elle trouvait Patrick “beaucoup trop bavard pour un être humain normalement constitué”.

Puis Jacques nous a dit :

— Entrez. Il reste quelque chose.

À l’intérieur, Michel a posé une chemise cartonnée devant nous.

J’ai pensé à des papiers concernant la moto.

Ce n’était pas ça.

Il y avait les justificatifs de plusieurs règlements effectués directement auprès de prestataires, de centres de soins et de services qui nous restaient à payer.

La moto avait coûté quatorze mille euros à racheter.

La collecte avait dépassé ce montant.

Très largement.

Le reste avait servi à nettoyer une grande partie de ce qui pesait encore sur nous.

Je fixais les feuilles.

— Mais vous êtes complètement malades.

Patrick a répondu :

— Non. La malade, c’était Monique. Nous, on est juste cons.

Monique a éclaté de rire.

Puis elle s’est mise à pleurer en même temps.

Michel m’a dit :

— Bernard, ça fait presque un an que tu portes tout tout seul.

Il a posé sa main sur mon épaule.

— Maintenant, tu poses.

Je n’ai rien répondu.

Parce que pour la première fois depuis des mois, j’ai compris que je pouvais réellement arrêter de tenir.

Alors j’ai posé la chemise sur la table.

Et j’ai respiré.

Depuis ce dimanche-là, je roule à nouveau.

Pas tous les jours.

Je n’ai plus vingt ans.

Mon dos se charge de me le rappeler chaque matin.

Mais presque tous les dimanches où le temps le permet, Madeleine sort du garage.

Et souvent, Monique monte derrière moi.

Nous avons ressorti notre feuille du placard.

NOS CINQ ANNÉES DE LIBERTÉ.

Nous avions cru devoir la jeter.

À la place, nous avons recommencé à barrer des lignes.

Le Vercors.

Fait.

Les Cévennes.

Fait.

L’Aubrac.

Fait.

Pour la Bretagne, Monique maintient toujours :

— Uniquement s’il ne pleut pas.

Je lui réponds toujours :

— Donc jamais.

Elle me frappe toujours avec le torchon.

Certaines choses ne doivent surtout pas changer.

Madeleine, elle, a changé.

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