À l’intérieur de la sacoche gauche, juste en face des lettres B.L. que j’avais gravées en 1997, un petit morceau de cuir a été cousu.
Je ne l’avais pas vu tout de suite.
C’est Monique qui l’a découvert lors d’un arrêt.
Des lettres blanches.
F.L.
Et dessous :
Ramenée à la maison.
C’était Maxime, le plus jeune du groupe, qui l’avait fabriqué.
Il avait appris à travailler le cuir pour ça.
Vingt-sept ans.
Quand il me l’a avoué, je lui ai demandé :
— Pourquoi tu t’es donné tout ce mal ? Tu me connais à peine.
Il a haussé les épaules.
— Parce que les anciens m’ont appris qu’un groupe, ce n’est pas juste rouler ensemble quand tout va bien.
Puis il a ajouté :
— Et parce qu’un jour, ce sera peut-être moi qui aurai besoin qu’on ramène quelque chose à la maison.
Je n’ai rien trouvé à répondre.
Voilà peut-être ce qui m’a le plus bouleversé dans toute cette histoire.
Pas seulement que mes copains aient récupéré ma moto.
Mais qu’un garçon qui pourrait être mon fils ait compris une chose que notre époque oublie parfois.
On ne transmet pas seulement des objets.
On transmet une manière d’être là.
Aujourd’hui, Monique va bien.
On ne prononce jamais le mot “guérie” trop vite.
On a appris à respecter les contrôles, les rendez-vous, les silences avant les résultats.
Mais son dernier examen était rassurant.
Alors on avance.
Elle a retrouvé ses cheveux.
Ils ont repoussé plus bouclés qu’avant.
Elle déteste ça.
Moi, j’adore.
Elle prétend que je mens.
Je lui réponds que j’ai déjà épuisé mon quota de mensonges pour toute une vie.
Elle me lance un coussin.
Nos filles viennent souvent.
Les petits-enfants veulent monter sur Madeleine.
Moteur éteint.
Sous surveillance.
Monique veille comme un gendarme.
Michel continue d’organiser les sorties.
Patrick parle toujours trop.
Jacques continue à offrir les cafés même quand personne ne lui demande.
Julien, l’homme qui m’avait acheté la moto, a fini par en trouver une autre.
Il nous rejoint parfois le dimanche matin.
La première fois qu’il est venu, je ne savais pas comment réagir.
Il s’est approché de moi.
— Alors ? Elle tourne bien ?
J’ai répondu :
— Elle n’a jamais tourné aussi bien.
Il a souri.
Nous nous sommes serré la main.
Puis Michel lui a donné un café comme s’il faisait partie du groupe depuis vingt ans.
Chez nous, c’est souvent comme ça que les choses commencent.
Pas avec de grands discours.
Avec un café.
Un croissant.
Une chaise qu’on rapproche.
Je continue parfois à culpabiliser d’avoir menti à Monique.
Un après-midi, nous nous sommes arrêtés au bord d’une petite départementale.
Elle avait repéré la pièce de cuir dans la sacoche.
Je me suis assis sur un muret.
Je lui ai dit :
— J’aurais dû te parler.
Elle s’est assise à côté de moi.
— Et moi, j’aurais dû accepter que quelqu’un fasse quelque chose pour moi sans vouloir l’en empêcher.
J’ai regardé mes chaussures.
— Je t’ai menti.
— Oui.
Elle a pris ma main.
— Mais tu ne m’as pas menti pour te protéger, Bernard.
Elle a posé sa tête contre mon épaule.
— Tu as vendu ce que tu aimais le plus pour essayer de me garder en vie. Ce n’était pas très intelligent.
J’ai protesté :
— Merci.
— Laisse-moi finir.
Elle a souri.
— Ce n’était pas très intelligent. C’était terriblement têtu. Complètement excessif.
Puis elle m’a embrassé.
— Et probablement la plus chère lettre d’amour que tu m’aies écrite.
Nous sommes restés assis là quelques minutes.
Deux retraités.
Une vieille moto garée à côté.
Des voitures passaient sans nous regarder.
Et c’était très bien comme ça.
Parce que j’ai compris quelque chose.
Pendant des années, je pensais que cette moto représentait ma liberté.
La route.
Les copains.
Les dimanches.
Ma jeunesse qui refusait de mourir.
Je me trompais.
Cette moto représente maintenant autre chose.
Elle me rappelle qu’à un certain âge, on découvre que les choses qu’on possède comptent moins que les gens pour qui on serait prêt à les perdre.
Elle me rappelle aussi qu’on peut passer sa vie à vouloir ne dépendre de personne.
À être celui qui conduit.
Celui qui répare.
Celui qui paie.
Celui qui protège.
Et puis un jour, la vie vous met à genoux sur le béton froid d’un garage.
Et ce sont les autres qui vous relèvent.
Alors, oui.
J’ai vendu ma moto.
Mes amis me l’ont ramenée.
Mais ce qu’ils m’ont vraiment rendu ce matin-là ne tenait pas dans un garage.
Ils m’ont rendu les dimanches.
La route avec Monique.
La feuille collée dans le placard.
Les cafés avec les copains.
La possibilité de regarder derrière moi et de voir que, même à soixante-trois ans, même après la peur, même après la maladie, il restait encore des kilomètres devant nous.
Et chaque dimanche matin, quand Monique s’installe derrière moi, elle me donne deux petites tapes sur l’épaule.
C’est notre signal.
Je démarre.
La porte du garage se referme.
Puis nous partons rejoindre les autres.
Michel prétend toujours que je lui dois quarante-sept cafés.
Patrick dit cinquante-deux.
Jacques dit qu’il tient les comptes.
Personne n’est d’accord.
Alors je paie parfois les œufs.
Quand ils me laissent faire.
La plupart du temps, Michel repousse mon portefeuille et grogne :
— Arrête de discuter, Bernard. Mange.
Alors je mange.
À mon âge, on finit par apprendre une chose essentielle.
Il y a des dettes qu’on ne rembourse pas avec de l’argent.
On les rembourse en restant là.
En répondant au téléphone.
En se présentant quand quelqu’un traverse une mauvaise passe.
En déposant un plat devant une porte.
En conduisant un copain à l’hôpital.
En réparant gratuitement la clôture d’un voisin.
En gardant les petits-enfants pendant qu’une fille accompagne sa mère à un rendez-vous.
Ou parfois, simplement, en poussant une vieille moto dans un garage au milieu de la nuit.
Sans bruit.
Sans photo.
Sans attendre merci.
Juste parce qu’un frère avait besoin qu’on lui ramène un morceau de sa vie à la maison.






