J’ai senti quelque chose me traverser.
Gérard continua.
Élodie était née au début des années quatre-vingt-dix.
Son unique enfant.
Son couple n’avait pas tenu.
La mère d’Élodie était partie vivre plus au sud lorsqu’elle avait quatre ans.
Gérard la voyait un week-end sur deux et pendant une partie des vacances.
Au début, il connaissait à peine quelques signes.
Il communiquait avec des mimiques, des bouts de phrases écrites, des gestes improvisés.
Puis un jour, Élodie s’était mise en colère parce que son père ne comprenait pas ce qu’elle voulait lui raconter.
Elle avait six ans.
Elle avait fini par détourner le visage.
Gérard avait compris ce soir-là qu’aimer son enfant ne suffisait pas.
Il fallait aussi apprendre sa langue.
Alors il s’était inscrit à des cours.
À presque trente ans, après ses journées de travail, il s’asseyait dans une salle avec un cahier et apprenait à parler avec ses mains.
— J’étais nul, m’a-t-il dit.
Il sourit.
— Je suis toujours nul.
Puis il devint sérieux.
Quand Élodie avait huit ans, Gérard l’avait emmenée dans son garage.
Il possédait déjà une moto.
Une vieille machine qu’il réparait lui-même.
Élodie avait posé sa main sur le réservoir pendant qu’il démarrait.
Elle avait adoré.
À chaque visite ensuite, elle demandait la même chose.
Papa. La moto.
Alors il démarrait.
Elle fermait les yeux.
Elle sentait.
Exactement comme Théo.
J’avais déjà compris que la suite allait me briser le cœur.
Élodie est morte brutalement d’une infection lorsqu’elle avait neuf ans.
Neuf ans.
Le même âge que Théo.
Gérard a regardé son café.
— Pendant longtemps, j’ai cru que j’avais rangé tout ça quelque part.
Il tapota sa poitrine.
— Pas oublié. On n’oublie pas son enfant. Mais rangé.
Il inspira profondément.
— Et puis votre garçon est arrivé.
Je ne pouvais plus parler.
— La première fois que je l’ai vu regarder ma moto…
Il s’interrompit.
— Claire, il avait exactement le même regard.
Il secoua la tête.
— Quand vous m’avez dit qu’il était sourd, je le savais déjà.
Je sentais les larmes monter.
Gérard continua.
— Je ne veux pas que vous pensiez que Théo remplace ma fille.
— Je ne pense pas ça.
— Il ne la remplace pas.
Sa voix tremblait.
— Théo, c’est Théo. Il est drôle. Il est têtu. Il me corrige toutes les cinq minutes. Je l’aime pour ce qu’il est.
Il regarda vers la fenêtre.
— Mais chaque après-midi où je démarre cette moto pour lui…
Long silence.
— C’est comme si la vie me rendait trois minutes que je n’ai jamais pu avoir avec ma fille.
Cette phrase m’a achevée.
Gérard essuya ses yeux.
Puis il ajouta :
— Et son dessin…
Il secoua la tête.
— Élodie est partie trop tôt. Elle ne m’a jamais fait un dessin comme ça.
Il regarda ses mains.
— Quand Théo me l’a donné, j’ai eu l’impression qu’on me rendait quelque chose que je ne savais même pas avoir perdu.
Nous avons pleuré tous les deux autour d’un café devenu froid.
Je suis rentrée chez moi sans trouver une seule phrase intelligente à dire.
Depuis, je n’ai jamais raconté cette histoire à Théo.
Pas encore.
Il a neuf ans.
Un jour, je lui parlerai d’Élodie.
Un jour, il comprendra pourquoi Gérard sortait même lorsqu’il avait de la fièvre.
Pourquoi il attendait à 16 h 30.
Pourquoi son dessin avait fait trembler les mains d’un homme capable de démonter un moteur de plusieurs centaines de kilos sans hésiter.
Mais pour l’instant, Théo sait simplement une chose.
Gérard est son ami.
Et cela suffit.
Quelques mois plus tard, Gérard nous a invités à un pique-nique organisé par ses amis motards.
J’avoue que j’ai hésité.
Les vieux réflexes ont la vie dure.
Quand nous sommes arrivés, j’ai vu une dizaine de grosses motos alignées.
Des hommes avec des barbes, des blousons épais et des bras tatoués discutaient autour de longues tables.
Exactement le genre de scène qui m’aurait autrefois fait changer de trottoir.
Gérard avait prévenu tout le monde de la venue de Théo.
Cinq motards attendaient près de leurs machines.
Ils avaient déjà démarré les moteurs.
Théo sentit les vibrations du parking.
Il se retourna vers Gérard.
Gérard signa :
Aujourd’hui, cinq motos.
Les yeux de Théo devinrent énormes.
Cinq ?
Cinq voix.
Théo prit ma main.
Puis celle de Gérard.
Nous nous sommes approchés.
Le premier homme posa sa main sur son réservoir et fit signe à Théo.
Mon fils plaça sa paume à côté de la sienne.
Une minute.
Puis il passa à la deuxième moto.
Chaque moteur vibrait différemment.
Certaines vibrations étaient profondes.
D’autres rapides.
Certaines presque douces.
Théo allait d’une machine à l’autre avec le sérieux d’un musicien découvrant de nouveaux instruments.
Quand il eut terminé la cinquième, il revint vers Gérard.
Il signa :
Elles sont toutes différentes.
Gérard répondit :
Oui.
Théo réfléchit.
Puis il regarda les cinq hommes.
Mais elles ressemblent toutes à des amis.
Je me suis retournée pour cacher mes larmes.
Encore.
À force, Gérard s’est mis à se moquer gentiment de moi.
— Claire, vous allez finir déshydratée.
Aujourd’hui, presque un an s’est écoulé depuis la première fois où Théo a posé sa main sur ce réservoir.
Il a grandi.
Ses lunettes ont changé.
Il signe encore plus vite.
Gérard aussi.
Enfin… presque.
Tous les jours ou presque, 16 h 30 reste leur heure.
La porte s’ouvre.
Théo traverse le jardin.
Gérard l’attend.
Main sur le réservoir.
Le moteur démarre.
Pendant quelques minutes, mon fils ferme les yeux.
Et la voix de son ami traverse ses doigts.
Le dessin original est désormais encadré dans notre couloir.
Une copie plastifiée se trouve à l’intérieur du blouson de Gérard.
Juste au niveau du cœur.
Il l’a fixée lui-même.
Il m’a dit :
— Je l’emmènerai partout.
Je le crois.
Cet été, Gérard et ses amis veulent organiser une balade destinée à récolter des fonds pour du matériel pédagogique adapté aux enfants sourds.
Ils ont demandé à Théo d’ouvrir symboliquement le départ depuis une voiture en agitant un petit drapeau vert.
Depuis trois semaines, il s’entraîne dans le jardin.
Tous les soirs.
Il agite son drapeau comme s’il lançait une course internationale.
Puis il se tourne vers moi.
Bien ?
Je réponds :
Magnifique.
Avant de dormir, il me signe parfois :
La moto de Gérard sera la première.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






