L’école s’alarme devant le dessin de Léa… puis découvre pourquoi cinq hommes portent une couronne

Il roulait en moto depuis ses vingt ans.

C’est par lui que ces cinq hommes étaient entrés dans ma vie.

Pendant longtemps, je les avais jugés moi aussi.

J’avais grandi dans une famille où notre mère disait :

— Méfie-toi des hommes qui font beaucoup de bruit. Souvent, ils compensent quelque chose.

Alors quand Marc arrivait avec sa bande, je levais les yeux au ciel.

Trop bruyants.

Trop tatoués.

Trop familiers.

Trop de cuir dans mon petit salon.

Puis mon mariage s’est effondré.

J’avais quarante-deux ans.

Léa venait d’avoir trois ans.

Son père est parti un jeudi matin.

Sans scène.

Sans cris.

Je crois que j’aurais préféré les cris.

Il avait posé ses clés sur la table et dit :

— Sophie, je ne suis plus heureux.

Comme si le bonheur était un abonnement qu’on pouvait résilier.

Il a pris deux valises.

Il est parti.

Au début, il a téléphoné.

Puis moins.

Puis plus du tout.

Marc a débarqué chez moi le soir même.

Avec un sac de voyage et deux packs de yaourts.

— Je dors sur ton canapé.

— Je ne t’ai rien demandé.

— Je sais.

— Et si je refuse ?

— Je dormirai très mal sur ton paillasson.

Il est resté quatre ans.

C’est lui qui a emmené Léa à sa première rentrée à l’école maternelle parce que je travaillais tôt à la cantine d’une maison de retraite.

C’est lui qui lui a appris à faire du vélo.

C’est lui qui réparait les robinets.

Qui remplissait le réservoir de ma voiture quand il savait que la fin de mois était difficile.

Et avec Marc sont venus les autres.

Le dimanche est devenu sacré.

À seize heures, les motos arrivaient.

Jojo apportait toujours quelque chose à manger.

Souvent une quiche trop cuite.

Parfois un gâteau acheté dans une petite boulangerie.

Il prétendait l’avoir fait lui-même jusqu’au jour où Léa avait retrouvé l’étiquette au fond de la poubelle.

Dédé s’occupait du barbecue.

René épluchait les pommes de terre avec la concentration d’un chirurgien.

Manu réparait tout ce qu’il trouvait.

Un tiroir.

Une chaise.

La poignée de la salle de bains.

Pascal débarrassait la table sans qu’on lui demande.

Ce sont des détails.

On s’en rend compte seulement quand on a dépassé cinquante ans.

La famille, ce n’est pas toujours la grande déclaration.

C’est souvent quelqu’un qui voit que votre ampoule est grillée et qui revient avec un escabeau.

Quelqu’un qui sait que votre fin de mois commence le 23.

Quelqu’un qui ne demande pas « si tu as besoin ».

Il vient.

C’est tout.

Léa avait quatre ans quand elle les a appelés « mes papas » pour la première fois.

Nous étions dans le jardin.

Elle venait d’apprendre à faire une roulade.

Elle a couru jusqu’au milieu de la pelouse et crié :

— Les papas, regardez-moi !

Cinq hommes se sont immobilisés.

Jojo tenait une saucisse au bout d’une fourchette.

Dédé avait sa bouteille à mi-chemin de la bouche.

Manu m’a regardée.

René a baissé la tête.

Pascal a fixé Marc.

Marc a regardé ses chaussures.

Personne n’a corrigé Léa.

Pas même moi.

Lorsque Marc est tombé malade, j’ai découvert une autre face de ces hommes.

Celle qu’on ne voit jamais quand ils attendent devant un feu rouge avec leurs blousons noirs.

René l’emmenait à ses rendez-vous médicaux.

Jojo cuisinait.

Pas seulement des steaks.

De vrais plats.

Blanquette.

Gratin.

Poulet rôti.

Il déposait les plats dans des barquettes sur mon plan de travail et prétendait avoir fait « un peu trop ».

Dédé a payé une facture d’électricité sans me prévenir.

Je l’ai appris parce que j’avais téléphoné pour demander un délai.

La personne au téléphone m’avait répondu :

— Madame, votre compte est à jour.

Je pensais qu’il s’agissait d’une erreur.

Dédé avait simplement haussé les épaules.

— Tu me rembourseras quand tu seras riche.

— Dédé, je travaille dans une cantine.

— Donc on part sur jamais. Ça me va.

Quand Marc est entré à l’hôpital pour la dernière fois, ils ont organisé des tours.

Jour et nuit.

Pour qu’il ne soit jamais seul.

Léa avait six ans.

Elle dessinait sans arrêt.

Des maisons.

Des motos.

Des soleils énormes.

Des personnages avec des bras beaucoup trop longs.

Les murs de la chambre de Marc en étaient couverts.

Une infirmière avait fini par apporter elle-même du ruban adhésif.

Trois jours avant sa mort, Marc ne parlait presque plus.

Je pensais qu’il dormait.

Je pensais que ses amis étaient simplement venus lui dire au revoir.

Je ne savais pas qu’ils avaient fait autre chose.

Pascal a posé devant la directrice une feuille de papier pliée en quatre.

L’écriture tremblait.

Mais c’était celle de Marc.

Je l’aurais reconnue n’importe où.

Pascal m’a regardée.

— Sophie… on ne te l’a jamais montré.

— Qu’est-ce que c’est ?

Il n’a pas répondu.

J’ai lu.

Les gars,

si vous lisez ça, c’est que je ne suis plus là pour vous casser les pieds.

J’ai fermé les yeux.

C’était tellement lui.

Même en mourant, il fallait qu’il fasse une blague.

J’ai continué.

Je ne vous demande pas de veiller sur ma moto. Manu va sûrement la démonter dans les six mois de toute façon.

Manu a baissé la tête avec un demi-sourire.

Puis venaient les lignes qui m’ont fait perdre pied.

Je vous demande de veiller sur Sophie.

Et surtout sur Léa.

Elle n’a plus vraiment de père.

Alors soyez là.

Pas pour prendre ma place.

Personne ne prend la place de personne.

Soyez juste les hommes qui restent.

Celui qui vient quand elle appelle.

Celui qui explique qu’on ne parle pas mal à sa mère.

Celui qui apprend à réparer un pneu, à choisir quelqu’un qui la respecte, à se relever quand la vie lui rentre dedans.

Si un jour elle a besoin d’un père, soyez cinq.

Comme ça, il y en aura toujours au moins un de disponible.

Je vous confie les deux personnes que j’aime le plus au monde.

Marc.

En dessous, cinq signatures.

Jojo.

Dédé.

Manu.

René.

Pascal.

Je me suis rassise.

Mes jambes ne me portaient plus.

Pendant presque trois ans, ils n’avaient rien dit.

Trois ans de repas.

De devoirs.

De rendez-vous médicaux.

De pneus changés.

De spectacles d’école.

De cadeaux d’anniversaire.

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