Trois ans pendant lesquels je pensais qu’ils continuaient simplement à venir parce qu’ils avaient aimé mon frère.
Alors qu’ils tenaient une promesse.
Jojo s’est raclé la gorge.
— Marc nous a fait signer.
Sa voix était rauque.
— Il a dit qu’on était tous champions pour faire de grandes promesses après trois verres, alors il voulait les signatures à jeun.
Même la directrice a souri.
Madame Perrin pleurait.
Elle a regardé le dessin.
Puis les cinq hommes.
— Je ne savais pas.
Pascal lui a répondu calmement :
— Vous ne pouviez pas savoir.
Il n’y avait aucune colère dans sa voix.
Ça m’a presque fait honte de la mienne.
La directrice a pris le dessin.
— J’aimerais faire venir Léa.
Quelques minutes plus tard, ma fille est apparue dans l’encadrement de la porte.
Son cartable traînait presque par terre.
Elle a vu les cinq hommes.
Son visage s’est illuminé.
— Mais qu’est-ce que vous faites ici ?
Puis elle a couru.
Jojo a ouvert les bras.
Elle s’est jetée contre lui.
Il l’a soulevée comme si elle pesait trois kilos et l’a installée sur ses épaules.
Léa adorait ça.
Du haut de Jojo, elle dépassait tous les adultes.
— Salut, les papas !
Madame Perrin a porté une main à sa bouche.
La directrice a montré le dessin.
— Léa, on regardait ton travail. Il est très beau. Tu veux nous expliquer qui sont ces personnes ?
Ma fille a soupiré comme seuls les enfants savent soupirer quand les adultes ne comprennent rien à des choses pourtant évidentes.
Elle a pointé son doigt.
— Là, c’est maman.
— D’accord.
— Là, c’est moi.
Puis elle a commencé.
— Là, c’est Jojo. Il sait faire le gratin mais il met trop de fromage.
— Impossible, a murmuré Jojo.
— Là, Dédé. Il dit des gros mots quand il bricole, mais seulement quand maman n’est pas là.
Dédé est devenu rouge.
— Léa…
— Là, Manu. Il fait les tresses.
Manu a levé ses deux mains mutilées.
— Une compétence rare.
— Là, René. Il raconte toujours les mêmes histoires.
René a protesté :
— Elles sont historiques.
— Non. Elles sont longues.
La directrice a éclaté de rire.
Léa a enfin montré Pascal.
— Et là, Pascal.
— Qu’est-ce qu’il fait, Pascal ?
Léa a réfléchi.
— Il parle pas beaucoup.
Pascal a hoché la tête.
— Jusque-là, c’est juste.
— Mais quand il dit quelque chose, tout le monde écoute.
Jojo a murmuré :
— Ça aussi.
Puis la directrice a posé la question qui avait déclenché toute cette histoire.
— Et les couronnes, Léa ? Pourquoi ont-ils tous une couronne ?
Ma fille a froncé les sourcils.
La réponse lui semblait visiblement tellement évidente qu’elle ne comprenait pas pourquoi nous étions six adultes à attendre.
— Parce que ce sont des rois.
Personne n’a bougé.
La directrice a demandé doucement :
— Des rois ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Léa a passé les bras autour du front de Jojo.
— Maman dit qu’un homme qui protège sa famille sans demander quelque chose en échange, c’est un roi.
J’avais oublié avoir dit ça.
C’était des années auparavant.
Après une dispute avec mon ex-mari.
Léa était petite.
Elle m’avait demandé pourquoi certaines princesses avaient besoin d’un prince.
Je lui avais répondu n’importe quoi, comme font les parents fatigués.
Je lui avais dit :
— Ce n’est pas la couronne qui fait le roi. C’est la façon dont on traite les gens qu’on aime.
Elle s’en souvenait.
Moi pas.
Jojo s’est mis à pleurer.
Silencieusement.
Cet homme gigantesque, qui faisait encore peur à la moitié des nouveaux habitants du quartier, pleurait avec une petite fille assise sur ses épaules.
Léa lui a tapoté le crâne.
— Ça va, Jojo ?
— Oui.
— T’es sûr ?
— J’ai un truc dans l’œil.
— T’as rien dans l’œil.
— Alors je suis vieux.
Dédé avait sorti son portefeuille.
Sans même s’en rendre compte, il tenait le dessin plastifié de Léa entre ses doigts.
René étudiait le plafond.
Manu regardait par la fenêtre.
Pascal ne pleurait pas.
Pas encore.
Il regardait simplement le dessin et les traits jaunes épais des couronnes.
Madame Perrin s’est avancée.
— Madame Morel… je suis vraiment désolée.
J’aurais pu lui faire payer ma peur.
J’aurais pu lui dire qu’elle avait jugé ces hommes sur des vêtements, des tatouages et quelques phrases d’enfant.
J’aurais pu lui rappeler qu’on passe notre vie à demander aux jeunes de ne pas juger les apparences alors que les adultes sont souvent les premiers à le faire.
Mais Pascal a parlé avant moi.
— Vous avez vérifié qu’elle était en sécurité.
Madame Perrin a levé les yeux.
— Oui.
— Alors vous avez fait votre travail.
— Mais j’ai pensé…
— Vous avez eu peur pour elle.
Il lui a tendu la main.
— Les gens qui ont peur pour Léa plutôt que les gens qui lui font peur, on peut vivre avec.
Elle lui a serré la main.
Sa main disparaissait presque dans celle de Pascal.
Et ce jour-là, j’ai compris quelque chose.
À cinquante ans passés, on croit parfois qu’on sait reconnaître les gens.
On se dit qu’on a de l’expérience.
Qu’on a vu assez de menteurs.
Assez de beaux parleurs.
Assez de drames de famille.
Assez de collègues qui sourient devant vous et parlent derrière votre dos.
Alors on devient sûr de notre instinct.
On classe les gens rapidement.
Le monsieur bien habillé est respectable.
Le type tatoué est inquiétant.
La voisine silencieuse est froide.
L’homme qui parle fort est grossier.
La femme qui vit seule est fragile.
Mais l’âge ne nous donne pas toujours raison.
Parfois, il nous donne seulement davantage d’occasions de nous tromper.
Cette histoire s’est passée il y a quatre ans.
Léa a onze ans aujourd’hui.
Les dimanches continuent.
Seize heures.
Presque toujours à la minute près.
Les cinq motos remontent la rue.
Seulement maintenant, personne ne ferme plus ses volets.
Madame Vidal, soixante-douze ans, sort parfois avec une tarte.
Le petit voisin réclame à Manu qu’il lui explique comment fonctionne un moteur.
Même Monsieur Lacombe, qui avait autrefois signé une pétition à cause « du bruit et des fréquentations », prend désormais son café avec René devant le portail.
Les gens changent.
Heureusement.
Jojo s’est marié l’année dernière avec Christine, une aide-soignante qu’il avait rencontrée lors d’une collecte organisée pour des enfants hospitalisés.
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