Mon chien devait disparaître après mon AVC… puis mon voisin a surgi sous la pluie

À l’hôpital, privé de parole après mon AVC, j’ai entendu mes enfants décider du sort de mon vieux chien comme d’un objet devenu encombrant.

— C’est probablement ce qu’il y a de plus raisonnable, papa.

Mon fils Julien prononça cette phrase au pied de mon lit sans même me regarder.

Il avait son téléphone à la main et faisait défiler des messages avec son pouce. Ma fille Claire se tenait près de la fenêtre, les bras croisés.

J’étais conscient.

Parfaitement conscient.

Seulement, trois jours plus tôt, un AVC avait transformé ma bouche en porte verrouillée. Les mots existaient encore dans ma tête, mais ils n’arrivaient plus à sortir.

Et mes enfants parlaient de Basile.

Mon chien.

Quatorze ans.

Presque quarante kilos de poils dorés, de mauvaises articulations et de fidélité.

— Il ne peut pas venir dans la résidence, poursuivit Julien. Ils acceptent seulement les petits animaux. Et franchement… vu son âge…

Il s’interrompit.

Claire termina sa phrase :

— Le vétérinaire pourrait l’endormir sans qu’il souffre.

J’essayai de me redresser.

Mon bras droit trembla.

Un son rauque sortit de ma gorge.

Claire posa aussitôt sa main sur la mienne.

— Ne t’agite pas, papa. On va s’occuper de tout.

S’occuper de tout.

C’était précisément ce qui me terrifiait.

Ils s’étaient déjà occupés de ma maison.

Ils avaient expliqué que l’escalier était devenu dangereux, que je ne pourrais plus vivre seul, que vendre maintenant serait « plus simple ».

Ils avaient choisi une résidence médicalisée à la périphérie de Tours.

Propre.

Calme.

Fonctionnelle.

Le genre d’endroit dont les brochures montrent toujours des personnes âgées souriantes devant un puzzle ou un massif de fleurs.

Le règlement interdisait les chiens de la taille de Basile.

Donc, dans l’esprit de mes enfants, la solution était évidente.

Effacer Basile du problème.

— Il est presque aveugle d’un œil, ajouta Julien. Il a de l’arthrose. Il se perd parfois dans le jardin. Ce serait presque une délivrance.

Je voulais lui hurler que Basile ne se perdait pas.

Il prenait son temps.

Il reniflait.

Il réfléchissait.

Il vieillissait.

Nuance.

Basile n’avait jamais été pratique.

Même jeune.

Il salissait la voiture, perdait ses poils partout et mettait dix minutes à choisir l’endroit exact où il voulait s’allonger.

Ces dernières années, je devais l’aider à monter dans ma vieille camionnette.

Je posais une main sous son ventre, l’autre contre son flanc, et nous faisions le mouvement ensemble.

Un.

Deux.

Trois.

Puis il me regardait avec l’air satisfait d’un roi qu’on venait d’installer sur son trône.

Basile appartenait au monde des choses lentes.

Moi aussi.

J’avais travaillé trente-cinq ans comme mécanicien dans une petite usine de la région.

À l’époque, presque tout ce que je conduisais avait une boîte manuelle.

On écoutait le moteur.

On sentait le point de patinage.

On ratait parfois un passage de vitesse.

Ça grinçait.

Ça demandait de l’attention.

Aujourd’hui, mes enfants aimaient que tout soit fluide.

Les voitures.

Les démarches.

Les rendez-vous.

Les relations.

Un problème devait avoir une solution rapide.

Une personne lente devenait une contrainte.

Un vieux chien aussi.

Julien remit son téléphone dans sa poche.

— On en reparlera quand tu iras mieux.

Ils quittèrent la chambre.

Je restai seul à fixer les dalles blanches du plafond.

Pendant deux jours, je ne pensai qu’à Basile.

Je l’imaginais dans ma maison vide.

Allongé près de la porte d’entrée.

Son museau contre le bas du battant.

Attendant le bruit de mes clés.

Basile avait toujours su quand je rentrais avant même que ma voiture ne s’arrête.

Il reconnaissait le moteur.

Même vieux, il se levait.

Lentement.

D’abord les pattes avant.

Puis l’arrière-train, avec un effort qui me serrait le cœur.

Ensuite, il attendait.

Je donnerais n’importe quoi pour revoir cette attente.

La troisième nuit, la pluie frappait les vitres de l’hôpital.

Je somnolais lorsqu’un bruit sec me réveilla.

Tac.

Puis encore.

Tac.

Ma chambre était au rez-de-chaussée.

Je tournai la tête vers la fenêtre.

Au début, je ne vis qu’une silhouette sous une capuche.

Je crus à un membre du personnel.

Puis l’homme se rapprocha de la vitre.

Je le reconnus.

Théo.

Le garçon qui habitait à quelques maisons de chez moi.

Enfin, « garçon »…

Il devait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans.

Je connaissais surtout Théo pour de mauvaises raisons.

Sa vieille berline faisait un vacarme épouvantable.

Il écoutait sa musique trop fort.

Il avait deux tatouages qui remontaient le long du cou.

Sa pelouse ressemblait parfois à une prairie abandonnée.

Pendant deux ans, j’avais grogné derrière mes rideaux chaque fois qu’il rentrait tard.

Je l’avais rangé dans une case.

Fainéant.

Bruyant.

Pas sérieux.

Ce soir-là, Théo était trempé.

Et dans ses bras, enveloppé dans une couverture prise sur ma terrasse, il portait Basile.

Mon Basile.

Le chien avait le poil humide et collé contre le corps.

Il semblait épuisé.

Mais vivant.

Théo s’approcha autant qu’il put de la fenêtre.

Puis il souleva doucement une patte de Basile et la posa contre la vitre.

Mon cœur cogna si fort que j’en eus mal.

Je tirai sur les draps.

Ma jambe répondait à peine.

Je réussis pourtant à pivoter jusqu’au bord du lit.

Je tendis mon bras valide.

Ma paume se posa sur la vitre, exactement en face de la patte de Basile.

Le chien resta immobile.

Puis son museau se leva.

Il renifla.

Sa queue remua.

Une fois.

Deux fois.

Faiblement.

Mais elle remua.

Je me mis à pleurer.

Pas quelques larmes discrètes.

Je sanglotais comme un enfant.

Théo me regardait à travers la pluie.

Il articula lentement pour que je puisse lire sur ses lèvres :

« Je l’ai avec moi. »

Puis :

« Il est en sécurité. »

Je ne savais pas comment il avait appris ce que mes enfants prévoyaient.

Je ne savais pas comment il était entré dans mon jardin.

Je ne savais rien.

À cet instant, je m’en moquais.

Un jeune homme que j’avais jugé pendant deux ans venait de transporter près de quarante kilos de vieux chien sous la pluie simplement pour me montrer qu’il était encore là.

Mes enfants parlaient d’efficacité.

Théo parlait avec ses actes.

Et Basile avait choisi son langage depuis longtemps.

La présence.

Cette nuit-là, quelque chose changea en moi.

Je fis ensuite mes séances de rééducation avec une obstination que même les kinésithérapeutes trouvaient excessive.

Je voulais remarcher.

Je voulais parler.

Je voulais revoir mon chien ailleurs que derrière une vitre.

Quelques semaines plus tard, je pouvais avancer avec une canne.

Mes phrases restaient lentes, mais elles existaient de nouveau.

Je dus malgré tout quitter ma maison.

Elle avait été vendue.

Je m’installai dans la résidence médicalisée choisie par mes enfants.

Dans les brochures, l’endroit semblait lumineux.

En réalité, il y avait beaucoup de murs beiges, une odeur permanente de produit citronné et des téléviseurs allumés devant des gens qui ne les regardaient pas.

Ma chambre possédait une fenêtre donnant sur le parking.

Le premier dimanche, à quatorze heures précises, j’entendis un bruit familier.

Un moteur fatigué.

Puis un claquement métallique.

Je souris avant même de voir la voiture.

La vieille berline de Théo entra sur le parking.

Une aide-soignante grimaça.

— Quel boucan…

Pour moi, c’était de la musique.

Théo se gara.

Il ouvrit la portière arrière.

Basile était là.

Propre.

Brossé.

Avec quelques kilos en moins autour du ventre, mais un peu plus de force dans les pattes.

Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire

Retour en haut