Mon chien devait disparaître après mon AVC… puis mon voisin a surgi sous la pluie

Théo lui avait attaché un foulard bleu autour du cou.

J’avançai avec ma canne.

Basile essaya de venir à ma rencontre trop vite.

Ses pattes arrière glissèrent légèrement.

— Doucement, vieux brigand.

Il posa sa grosse tête contre ma cuisse.

Nous restâmes ainsi plusieurs minutes.

Moi debout grâce à ma canne.

Lui debout grâce à l’envie.

Comme aucun animal n’était autorisé à l’intérieur, nous nous installâmes dans la voiture.

Je prenais le siège passager.

Basile s’allongeait derrière moi et posait sa tête sur mon épaule.

Théo s’asseyait parfois sur le capot, téléphone à la main, et nous laissait tranquilles.

Tous les dimanches.

Même heure.

Même voiture.

Même chien.

Au bout d’un mois, je demandai enfin :

— Pourquoi tu fais ça ?

Théo haussa les épaules.

— Parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse.

— Non. Pourquoi toi ?

Il resta silencieux.

Puis il fixa Basile.

— Mon père est parti quand j’avais six ans. Ma mère travaillait beaucoup. J’avais un chien, quand j’étais gamin. Vasco.

Il se frotta la nuque.

— C’était lui qui restait avec moi quand ça n’allait pas. Quand il est devenu vieux, on n’avait pas beaucoup d’argent. J’ai vu ce que ça fait quand on se sent impuissant.

Il regarda enfin dans ma direction.

— On ne jette pas quelqu’un de la famille parce qu’il devient lent, monsieur Georges.

Puis il sourit légèrement.

— On ralentit avec lui.

Je n’oublierai jamais cette phrase.

Malheureusement, notre petit rituel dérangea bientôt certaines personnes.

Une famille se plaignit qu’un résident pouvait être allergique.

Une autre trouva le bruit de la voiture gênant.

Puis, un lundi matin, une feuille apparut sur le panneau d’affichage.

Les visites d’animaux étaient désormais interdites sur l’ensemble de la propriété, parking compris.

Les visites devaient se faire uniquement dans les espaces autorisés.

Je relus la note trois fois.

La semaine suivante, Théo arriva.

Je lui tendis le papier.

Il fronça les sourcils.

— Ils vont me demander de partir ?

— Probablement.

Il regarda Basile.

Le chien, lui, ne savait rien des règlements.

Il savait simplement que j’étais là.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Théo.

Pour la première fois depuis mon AVC, quelqu’un me demandait ce que je voulais faire.

Je demandai un rendez-vous avec la responsable de l’établissement.

Son bureau sentait le papier neuf et le désodorisant.

Elle m’écouta avec politesse.

— Nous devons penser à tout le monde, monsieur Georges. Il peut y avoir des allergies, des problèmes d’hygiène, des peurs…

— Je comprends.

Elle sembla surprise.

— Alors vous comprenez la décision ?

— Non. Je comprends le problème. Ce n’est pas la même chose.

Elle posa son stylo.

Je continuai :

— Je ne demande pas que les chiens courent dans les couloirs. Je demande une manière raisonnable de permettre à certains résidents de voir l’animal avec lequel ils ont vécu dix ou quinze ans.

Elle resta silencieuse.

— Basile me connaissait avant ma canne, ajoutai-je. Avant l’hôpital. Avant qu’on décide pour moi à chaque repas et à chaque rendez-vous. Quand il me regarde, je ne suis pas un dossier médical. Je suis encore Georges.

Ses yeux changèrent légèrement.

Mais elle secoua la tête.

— Je suis désolée. Pour l’instant, le règlement s’applique à tous.

Le soir même, Claire m’appela.

— Papa, on m’a dit que tu avais eu une discussion avec la direction.

— Une discussion.

— Il faut aussi respecter les autres résidents.

— Je le sais.

Elle soupira.

— Alors pourquoi compliquer les choses ?

Cette phrase me fit plus mal que prévu.

— Parce que certaines choses qui compliquent la vie lui donnent aussi du sens.

Silence.

Puis Claire demanda :

— Et ce Théo… tu es sûr que tu peux lui faire confiance ?

Je regardai par la fenêtre.

— Tu le connais ?

— Non.

— Alors sur quoi tu te bases ?

Elle ne répondit pas.

Je savais exactement sur quoi.

Les tatouages.

La voiture.

Les vêtements.

L’impression.

— Il s’occupe de mon chien depuis des semaines, repris-je. Il ne m’a jamais demandé un euro.

— Je veux seulement te protéger.

Et je la croyais.

C’était cela qui rendait tout si compliqué.

Mes enfants n’étaient pas des monstres.

Ils m’aimaient.

Simplement, ils avaient fini par confondre protéger avec décider.

Deux jours plus tard, Julien téléphona.

— J’ai entendu parler de ton histoire de chien.

Sa manière de prononcer « histoire » me fit comprendre que la conversation serait courte.

— C’est exactement pour ça que j’avais dit qu’il aurait fallu régler le problème dès le départ.

Je fermai les yeux.

— Basile n’est pas un problème.

— Papa, il a quatorze ans.

— Moi, j’en ai soixante-dix-neuf.

— Ce n’est pas comparable.

— Pourquoi ? Parce que je paie encore des impôts ?

Julien souffla.

— Ne sois pas ridicule.

— Et ne prononce plus le mot « raisonnable » quand tu veux simplement dire « pratique ».

Il se tut.

Puis sa voix se durcit.

— On a vendu la maison, trouvé cette résidence, géré tes papiers…

— Oui.

— On a tout pris en charge !

— Sauf ce que je ressentais.

Il raccrocha quelques secondes plus tard.

Le dimanche suivant, Théo ne vint pas.

Je restai près de la fenêtre de midi à seize heures.

À 16 h 23, mon téléphone vibra.

Théo avait écrit :

« Ils m’ont prévenu que si je reviens avec Basile, ils me feront sortir. Je ne veux pas te créer de problèmes. Il va bien. »

Je lus le message encore et encore.

Puis je fis quelque chose que je n’avais jamais aimé faire.

Je demandai de l’aide.

À d’autres résidents.

Au dîner, je m’approchai de trois dames qui mangeaient toujours ensemble.

— Vous aviez des animaux avant de venir ici ?

Madeleine leva immédiatement la tête.

— Mon chat a vécu dix-huit ans.

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