Des déchets s’accumulaient parfois.
Des riverains se plaignaient.
Des familles évitaient le passage à certaines heures.
D’autres habitants réclamaient depuis longtemps davantage d’accompagnement pour ceux qui dormaient dehors.
Tout le monde avait ses raisons.
Et aucune raison ne faisait disparaître les autres.
Le soir, je suis allé à la réunion.
Barnabé m’accompagnait.
La salle était pleine.
Des retraités.
Des commerçants.
Des parents.
Quelques jeunes.
Nathalie, du café, était assise devant.
Un homme chargé de présenter le projet a expliqué qu’un programme de rénovation pouvait améliorer l’éclairage, les trottoirs et plusieurs bâtiments vacants.
Puis il a parlé du viaduc.
— Nous devons aussi traiter la question de l’occupation actuelle de cette zone.
Une femme a levé la main.
— Qu’est-ce que ça veut dire, exactement ?
— Il faut concilier l’accompagnement des personnes présentes avec les préoccupations de sécurité et d’usage de l’espace.
Un homme en veste de travail s’est levé.
— Mes enfants passent là pour rentrer chez nous. Ma femme n’est plus tranquille. On peut avoir de la compassion et quand même vouloir que le quartier soit sûr.
Quelques personnes ont approuvé.
Nathalie s’est levée à son tour.
— Je commence parfois à cinq heures et demie du matin. Je ne vais pas raconter que tout est parfait.
Elle a croisé les bras.
— Mais il y a aussi René.
Elle a regardé la salle.
— Il m’a aidée l’hiver dernier quand ma voiture ne voulait plus démarrer.
Elle a respiré profondément.
— Alors j’aimerais juste savoir ce qui va arriver aux gens qui vivent là.
La discussion a commencé à se tendre.
Chacun avait une expérience.
Une peur.
Une colère.
Une histoire.
Barnabé s’est appuyé contre ma jambe.
Et j’ai compris ce que mon père avait essayé de m’apprendre.
Il n’avait jamais prétendu résoudre tous les problèmes.
Il avait simplement refusé de cesser de voir les personnes derrière les problèmes.
Je me suis levé.
— Je m’appelle Léo.
Quelques personnes ont tourné la tête.
— Je suis le fils de Michel. L’artisan.
Des murmures.
— Mon père promenait ce chien partout.
J’ai montré Barnabé.
— Pendant longtemps, je croyais que c’était simplement une promenade.
J’ai regardé Mme Morel, assise deux rangées plus loin.
Puis Nathalie.
— Mais il allait voir les gens.
Une voix a lancé :
— Ça ne règle pas les problèmes du viaduc.
— Non.
J’ai répondu immédiatement.
— Et je ne suis pas ici pour prétendre que les inquiétudes des riverains n’existent pas.
Le silence est revenu.
— Mais avant de décider de ce qui doit être fait, est-ce qu’on pourrait au moins rencontrer les personnes dont nous parlons ?
Plusieurs personnes ont réagi en même temps.
— Aller sous le viaduc ?
— Avec les familles ?
— Et si ça se passe mal ?
— Il existe déjà des services pour ça !
J’ai levé les mains.
— Je ne demande à personne de se mettre en danger.
J’ai senti ma voix trembler.
— Je propose simplement un petit groupe, en journée. Ceux qui veulent. On apporte du café, des sacs pour ramasser les déchets et surtout… on écoute.
Un homme a secoué la tête.
— Et après ?
J’ai hésité.
Autrefois, j’aurais inventé une réponse.
Un plan.
Des étapes.
Des indicateurs.
Cette fois, j’ai dit la vérité.
— Je ne sais pas.
Quelques rires nerveux.
— Mais je sais qu’on comprend rarement mieux une situation en parlant uniquement de personnes qu’on n’a jamais rencontrées.
Barnabé a aboyé une fois.
Sec.
La salle s’est figée.
Je l’ai regardé.
— Oui, merci, monsieur le président.
Quelques personnes ont ri.
La tension est retombée d’un cran.
Après la réunion, Nathalie m’a rejoint sur les marches.
— C’était courageux.
— Ou idiot.
Elle a haussé les épaules.
— Les deux ne sont pas incompatibles.
Je regardais les vitrines presque vides de la rue.
— Je ne sais même plus si je fais ça parce que c’est utile ou parce que j’essaie encore d’impressionner mon père.
Nathalie a souri tristement.
— Peut-être qu’au bout d’un moment, ça revient au même.
Cette nuit-là, j’ai très peu dormi.
Vers deux heures du matin, Barnabé est entré dans ma chambre.
Il a secoué la tête.
Quelque chose est tombé au sol.
Une petite plaque métallique fixée à son collier.
Je l’ai ramassée.
Au dos, j’ai découvert une fente minuscule que je n’avais jamais remarquée.
À l’intérieur se trouvait un morceau de papier plié.
L’écriture de mon père.
Quatre lignes.
« PROTOCOLE 53.
SI TU LIS ÇA, LA VILLE EST PROBABLEMENT EN TRAIN DE CHOISIR SON CAMP.
NE LE FAIS PAS.
EMMÈNE-LES MARCHER. »
Je suis resté assis sur mon lit.
— Sérieusement, papa ?
Barnabé s’est couché.
Le lendemain, j’ai imprimé quelques feuilles.
« MARCHE DU SAMEDI — 10 H
Rendez-vous au parc.
Café, sacs-poubelle et écoute.
Pas de photos des personnes sans leur accord.
Pas de cris.
Pas de discours.
Si vous venez uniquement pour prouver que vous avez raison, cette marche n’est probablement pas pour vous. »
Samedi matin, je pensais voir cinq personnes.
À neuf heures cinquante-sept, nous étions une dizaine.
Puis quinze.
Puis vingt-cinq.
Mme Morel était là avec sa canne.
Nathalie transportait un carton de gobelets.
Un commerçant du centre s’était présenté, l’air tendu.
Une mère était venue avec son fils adolescent.
Un retraité que j’avais vu s’opposer à mon idée pendant la réunion se tenait un peu à l’écart, les mains dans les poches.
Au milieu, Barnabé allait de personne en personne.
Les gens le caressaient.
Et je trouvais étrange de voir des personnes qui n’auraient probablement jamais engagé la conversation partager le même chien pendant quelques secondes.
— Ce n’est pas une manifestation, ai-je dit.
Quelques regards se sont levés.
— Ce n’est pas une campagne. Ce n’est pas un spectacle.
J’ai montré le chemin.
— On marche. On écoute. Si vous êtes inquiet, vous pouvez le dire. Si vous n’êtes pas d’accord, vous pouvez le dire aussi.
J’ai respiré.
— Mais essayons de ne pas transformer celui qui marche à côté de nous en ennemi.
Quelqu’un a soufflé :
— Plus facile à dire qu’à faire.
— Oui.
Barnabé est parti devant.
Nous l’avons suivi.
À mesure que nous approchions du viaduc, les conversations diminuaient.
Le bruit des voitures devenait plus fort.
L’odeur de béton humide et de fumée remplissait l’air.
René est sorti de derrière sa bâche.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






