Quand il a vu le groupe, son corps s’est raidi.
Puis il a aperçu Barnabé.
Son visage s’est détendu.
— Salut, gros père.
Barnabé a foncé vers lui.
René s’est accroupi avec difficulté et a plongé ses mains dans ses poils.
Je me suis avancé.
— René… voilà quelques habitants.
Il a regardé les visages.
Nathalie lui a tendu un café.
— Rien à signer. Rien à promettre.
Elle a souri.
— C’est juste chaud.
René a pris le gobelet.
— Merci.
Derrière lui, d’autres personnes sont apparues.
Une femme emmitouflée dans plusieurs pulls.
Un homme plus jeune.
Un monsieur qui toussait.
J’ai senti le groupe se tendre.
Moi aussi.
Rencontrer quelqu’un ne supprimait pas la prudence.
Cela ne supprimait pas les problèmes.
Cela ne rendait pas automatiquement tout le monde gentil, raisonnable ou d’accord.
Mais Mme Morel s’est avancée.
Sa canne a claqué contre le béton.
— Moi, c’est Marguerite.
René a cligné des yeux.
— René.
— Je sais. Léo parle trop.
Quelques rires ont éclaté.
René a souri.
— Alors là, madame, je suis bien d’accord.
La glace venait de se fissurer.
Nous avons passé deux heures sous le viaduc.
Nous avons ramassé des déchets.
Bu du café.
Écouté.
Pas seulement des histoires faciles à entendre.
Certains parlaient d’un licenciement.
D’autres d’une séparation.
De dettes.
De problèmes familiaux.
De mauvaises décisions.
De dépendances.
De maladies.
De honte.
De refus d’aide parfois.
Il n’y avait pas un récit unique.
Il n’y avait pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre.
Le commerçant qui avait gardé les bras croisés pendant toute la marche s’est retrouvé à aider un homme à renforcer sa bâche.
— Ils annoncent de la pluie, a-t-il marmonné.
Le fils adolescent a donné une paire de gants qu’il avait dans son sac.
Nathalie s’est assise sur un bloc de béton pour discuter avec une femme appelée Claire.
Mme Morel racontait à René comment mon père avait autrefois cassé une fenêtre de l’école avec un ballon.
À un moment, René m’a rejoint.
— Tu les as vraiment amenés.
— Oui.
— Pourquoi ?
J’ai pensé au protocole 53.
Puis à toutes les enveloppes.
— Parce que mon père pensait qu’on devait parfois marcher avec les gens avant de décider ce qu’on pense d’eux.
René a observé le groupe.
— Je ne suis pas sûr que marcher suffise.
— Moi non plus.
Je lui ai souri.
— Mais ne jamais se rencontrer, visiblement, ça ne suffit pas non plus.
Quand nous sommes retournés au parc, personne n’avait changé de camp.
Parce qu’il n’y avait plus vraiment de camps.
Il restait des désaccords.
Des questions.
Des problèmes très concrets à résoudre.
Mais maintenant, certains visages avaient des prénoms.
Le soir, mon téléphone s’est rempli de messages.
« On recommence quand ? »
« Qui contacter pour donner des manteaux ? »
« Mon frère traverse une mauvaise période. Il pourrait venir marcher ? »
« Est-ce que René a besoin de chaussures ? »
Puis un autre message :
« Ton idée finira par causer un problème. Il faut être prudent. »
Je l’ai relu plusieurs fois.
Je n’étais pas en colère.
La personne n’avait pas totalement tort.
La compassion n’annule pas la prudence.
La prudence n’oblige pas non plus à oublier l’humanité des autres.
Barnabé dormait à mes pieds.
J’ai ressorti le mot de mon père.
« NE CHOISIS PAS UN CAMP.
EMMÈNE-LES MARCHER. »
Mon ancien moi aurait transformé tout cela en projet.
Un nom.
Un site.
Des graphiques.
Des statistiques.
Des réunions.
Mon père ne m’avait laissé aucun plan de communication.
Il m’avait laissé un chien.
Alors, le lendemain, j’ai fait quelque chose de terriblement inefficace.
J’ai marché.
J’ai marché jusqu’au café pour demander à Nathalie si elle connaissait des gens ayant de vieux manteaux à donner.
J’ai marché jusqu’à chez Mme Morel et réparé une marche branlante devant sa porte.
Je suis allé voir le mécanicien pour récupérer quelques couvertures propres qu’il gardait dans son atelier.
Puis je suis retourné au viaduc.
Sans appareil photo.
Sans discours.
Barnabé avec moi.
La semaine suivante, une nouvelle réunion a eu lieu.
Les habitants étaient toujours partagés sur la meilleure manière de réaménager le secteur.
Certains insistaient sur la sécurité.
D’autres sur l’accompagnement.
D’autres encore sur le coût et les contraintes pratiques.
Rien n’était devenu simple.
Mais quelque chose avait changé.
Quand quelqu’un disait « les gens du viaduc », plusieurs personnes connaissaient désormais René.
Claire.
Et deux ou trois autres prénoms.
Les mots pesaient différemment quand ils désignaient un visage connu.
Barnabé est resté assis à côté de moi pendant toute la réunion.
À un moment, Nathalie s’est penchée vers moi.
— Ton père était quand même sacrément pénible.
J’ai souri.
— Je sais.
Elle a regardé Barnabé.
— Et il t’a laissé son remplaçant.
Barnabé a tourné la tête.
Puis il a posé son épaule contre mon genou.
C’est là que j’ai enfin compris.
Mon père ne m’avait jamais vraiment retenu prisonnier avec un chien.
Il m’avait laissé devant un choix.
Je pouvais recommencer à vivre comme avant.
La tête baissée.
Les yeux sur un écran.
Toujours occupé.
Toujours pressé.
Toujours convaincu que les grands problèmes appartenaient à quelqu’un d’autre.
Ou je pouvais sortir.
Regarder autour de moi.
Apprendre un prénom.
M’asseoir cinq minutes.
Marcher à côté de quelqu’un sans forcément être d’accord avec lui.
Après la réunion, Barnabé et moi sommes rentrés à pied.
Le ciel était parfaitement clair.
Nos pas résonnaient sur le trottoir.
Mon téléphone a vibré dans ma poche.
Je ne l’ai pas sorti.
Barnabé avançait lentement devant moi.
Je pensais encore souvent à mon père.
Le chagrin n’avait pas disparu.
Je crois qu’il ne disparaît jamais vraiment.
Le chagrin, c’est peut-être simplement de l’amour qui ne sait plus où aller.
Alors parfois, il faut lui trouver un chemin.
Une rue.
Un banc.
Un café.
Un vieux viaduc.
Quelqu’un dont personne ne prononce plus le prénom.
Ou simplement un chien qui tire doucement sur sa laisse parce qu’il sait, mieux que vous, où vous devez aller.
Barnabé a accéléré.
J’ai suivi.
Après tout, il n’avait manifestement pas encore terminé de me sauver.






