Nous avons choisi un endroit calme à l’extérieur d’un petit village de l’Anjou, sous un arbre dont les feuilles deviennent dorées à l’automne.
Oscar et Mathis y sont ensemble.
Comme ils l’étaient sur ce lit.
Côte à côte.
Sur la pierre, il y a leurs deux noms.
Les deux dates sont beaucoup trop proches.
Même aujourd’hui, je ne peux pas les regarder longtemps.
Mais sous leurs noms, nous avons fait graver quelques mots.
Pas une grande citation.
Pas une phrase célèbre.
Seulement une version très simple de ce que Mathis nous avait appris.
Deux amis qui se comprenaient.
Maintenant, ils courent.
Je retourne parfois là-bas seule.
Surtout en automne.
Les feuilles tombent autour de la pierre.
Les gens qui passent ne connaissent pas forcément leur histoire.
Ils voient le nom d’un enfant.
Puis celui d’un chien.
Et peut-être se demandent-ils pourquoi ils sont là ensemble.
Moi, je revois le couloir du refuge.
Je revois ces chiots qui sautaient contre les grilles.
Je revois mon mari et moi essayant désespérément d’offrir à notre fils quelque chose qui ressemblait à un commencement.
Puis je revois Mathis continuer jusqu’au fond.
Passer devant tous ceux qui avaient encore tellement d’énergie.
Ralentir devant les fatigués.
Et s’arrêter devant celui qui ne se levait même plus.
Pendant longtemps, j’ai cru que ce jour-là nous avions laissé notre enfant faire un choix triste.
Aujourd’hui, je pense exactement le contraire.
Il avait choisi ce dont il avait besoin.
Pas le chien le plus jeune.
Pas le plus beau.
Pas celui que nous aurions choisi pour lui.
Celui qui le comprenait.
Oscar n’a jamais guéri Mathis.
Il n’a pas rendu notre histoire moins injuste.
Il n’a pas empêché ce que nous aurions tout donné pour empêcher.
Il a fait quelque chose de beaucoup plus modeste.
Et pourtant, pour nous, d’immense.
Il a rendu les derniers mois moins solitaires.
Il a donné à notre fils un ami qui ne lui demandait pas de faire semblant.
Il lui a montré qu’on pouvait être très fatigué et continuer d’aimer.
Qu’on pouvait approcher de la fin et avoir encore de beaux après-midi.
Qu’on pouvait ne plus avoir beaucoup de forces et être malgré tout exactement la présence dont quelqu’un avait besoin.
Et lorsqu’est arrivé le moment où même Oscar ne pouvait plus rester, il a fait une dernière chose pour lui.
Il est parti devant.
Je ne sais pas où.
Personne ne peut me le dire avec certitude.
Mais Mathis, lui, avait choisi sa propre réponse.
Dans son esprit d’enfant, quelque part existait un endroit où les jambes ne faisaient plus mal.
Où les chiens âgés redevenaient rapides.
Où personne n’était « le malade » de la pièce.
Un endroit où Oscar attendrait.
Certains jours, cette image est la seule que je puisse supporter.
Alors je les imagine.
Pas dans une chambre.
Pas derrière une grille.
Pas dans un fauteuil.
Je vois un garçon de huit ans courir.
Vraiment courir.
Je vois un vieux golden qui n’est plus vieux.
Il court à côté de lui.
Puis devant.
Puis derrière.
Comme deux amis qui ont enfin tout leur temps.
Et lorsque ma raison essaie de me dire que ce n’est qu’une image inventée pour survivre à l’absence, je repense au visage de Mathis dans ce refuge.
À sa certitude.
À la façon dont Oscar s’était levé alors qu’il n’avait voulu se lever pour personne.
À ces trois pas difficiles jusqu’à la grille.
À son museau posé contre les doigts de mon fils.
Et surtout à cette phrase que Mathis avait prononcée lorsque nous essayions encore de lui expliquer pourquoi un chiot serait un « meilleur choix ».
Il nous avait regardés avec une patience presque amusée.
Comme si, une fois encore, les adultes compliquaient quelque chose de très simple.
— Il est malade comme moi.
Puis il avait tourné les yeux vers Oscar.
— Lui, il comprend.
Mathis avait huit ans.
Et comme souvent pendant ses deux dernières années, il avait compris avant nous.
Il ne cherchait pas quelqu’un pour lui promettre que tout allait recommencer.
Il cherchait simplement quelqu’un qui accepte de rester auprès de lui jusqu’au bout.
Il l’a trouvé au fond d’un refuge, dans le dernier box à gauche.
Un vieux chien que presque tout le monde dépassait.
Un chien dont la fiche annonçait qu’il n’avait plus beaucoup de temps.
Ils n’en avaient ni l’un ni l’autre.
Alors ils ont partagé celui qui leur restait.
Et parfois, quand l’automne colore l’arbre au-dessus de leur pierre, je ferme les yeux.
J’entends encore la voix de mon fils.
« Après, on pourra courir. Tous les deux. Là où personne n’est malade. »
Alors je les imagine courir.
Et j’espère que, cette fois, Mathis avait encore compris avant moi.






