Le chien inspectait chaque pièce.
La cuisine.
Le salon.
La chambre.
Puis il revenait s’allonger près de l’entrée.
Comme s’il refusait d’admettre que quelque chose avait changé.
Claire recevait régulièrement des nouvelles.
Marcel avait eu un grave problème de santé.
Il avait été hospitalisé.
Son état était fragile.
Au début, tout le monde espérait qu’il pourrait rentrer chez lui.
Alors Claire répétait à Gaston :
— Encore un peu, mon grand.
Mais les jours passaient.
Et Marcel ne revenait pas.
Le septième jour, Gaston cessa presque totalement de manger.
Claire s’assit près de lui avec la gamelle sur les genoux.
— Tu dois tenir.
Gaston la regarda.
Son regard fatigué lui brisa le cœur.
Elle prit son téléphone.
Après plusieurs appels, elle réussit à parler à Lucie, la nièce de Marcel, qui habitait près de Tours.
Lucie avait passé les derniers jours entre son travail, l’hôpital et les démarches administratives.
— Comment va Gaston ? demanda-t-elle immédiatement.
Claire hésita.
— Pas très bien.
Un silence.
— Il attend mon oncle ?
— Toute la journée.
Lucie inspira lentement.
— Marcel parle de lui.
— Vraiment ?
— Quand il est réveillé. Il demande où est Gaston.
Claire regarda le chien.
Il avait de nouveau tourné la tête vers la porte.
— On pourrait peut-être organiser quelque chose.
Lucie resta silencieuse.
— Je vais demander.
Les jours suivants, Claire attendit une réponse.
Pendant ce temps, Gaston semblait rapetisser.
Son pelage paraissait plus terne.
Ses déplacements devenaient plus lents.
Mais dès qu’une voiture s’arrêtait dans la rue, il se redressait.
Dès qu’un voisin claquait un portail, ses oreilles se dressaient.
Un après-midi, un homme marcha jusqu’à la maison.
Ses chaussures produisaient sur le gravier un bruit presque identique à celles de Marcel.
Gaston bondit.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, il courut presque vers la porte.
Claire l’ouvrit.
Le chien regarda l’homme.
Puis sa queue retomba.
Il retourna à sa place.
Ce soir-là, Claire pleura dans sa cuisine.
Elle avait toujours considéré les animaux comme capables d’attachement.
Mais elle n’avait jamais imaginé quelque chose d’aussi brut.
Gaston ne faisait pas une crise.
Il ne réclamait rien.
Il attendait simplement la personne autour de laquelle toute son existence avait été construite.
Au douzième jour, le téléphone sonna.
C’était Lucie.
Sa voix était différente.
Plus lente.
— Claire… ils acceptent.
— Ils acceptent quoi ?
— Que Gaston vienne voir Marcel.
Claire ferma les yeux.
— Quand ?
— Le plus vite possible.
Ces quatre mots suffirent pour qu’elle comprenne.
Elle ne posa aucune autre question.
Le lendemain, elle emmena Gaston chez le vétérinaire pour vérifier qu’il pouvait supporter le trajet.
Le vieux chien n’aimait pas la voiture.
Mais il resta calme.
Le vétérinaire examina son cœur, ses articulations et ses yeux.
— Il est fatigué, dit-il. Mais pour un court déplacement, ça devrait aller.
Claire baissa la voix.
— Son maître ne va probablement pas rentrer chez lui.
Le vétérinaire observa Gaston.
— Alors emmenez-le.
Puis il ajouta :
— Parfois, comprendre vaut mieux qu’attendre sans fin.
Cette phrase resta dans l’esprit de Claire toute la journée.
Le quatorzième soir, elle prépara la voiture.
Elle installa le plaid de Marcel sur la banquette arrière.
Gaston le renifla immédiatement.
Quelque chose changea dans son regard.
Claire ouvrit la portière.
— Viens.
Il monta sans hésiter.
Le trajet dura une trentaine de minutes.
La nuit recouvrait les rues.
Gaston regardait parfois par la fenêtre.
Par moments, il posait son museau contre le plaid.
Claire conduisait en silence.
Lorsqu’ils arrivèrent devant le centre hospitalier, Lucie les attendait près de l’entrée.
Elle avait quarante-six ans, les cheveux attachés rapidement et les traits marqués par la fatigue.
Quand elle vit Gaston descendre de la voiture, elle porta une main à sa bouche.
— Oh, mon pauvre vieux…
Gaston la reconnut.
Il remua légèrement la queue.
Lucie s’agenouilla.
— Tonton t’attend.
Le chien ne pouvait pas comprendre ces mots.
Mais il sentit l’odeur de Marcel sur les vêtements de Lucie.
Il se rapprocha aussitôt.
À l’intérieur, tout était étrange.
Les sols brillants.
Les portes automatiques.
Les lumières fortes.
Les bruits métalliques.
Les voix inconnues.
Gaston ralentit.
Claire marcha près de lui.
— C’est bien. Doucement.
Ils prirent un ascenseur.
Gaston hésita devant l’ouverture.
Claire le guida.
Lorsque les portes se refermèrent, il se pressa contre ses jambes.
Puis elles s’ouvrirent de nouveau.
Le couloir était plus calme.
Une soignante vint les accueillir.
— C’est lui ?
Lucie hocha la tête.
La femme regarda Gaston.
— Il est magnifique.
Claire sourit faiblement.
— Il était surtout très impatient.
Ils avancèrent encore.
Puis, soudain, Gaston s’arrêta.
Claire faillit trébucher.
Le chien avait relevé la tête.
Son nez bougeait rapidement.
Une seconde plus tôt, il paraissait épuisé.
Maintenant, tout son corps semblait en alerte.
Il inspira.
Encore.
Puis tira sur la laisse.
— Gaston ?
Il tira plus fort.
Claire sentit son cœur accélérer.
Il avait trouvé quelque chose.
Une odeur presque effacée par les produits médicaux.
Presque noyée parmi toutes les autres.
Mais pour lui, elle était impossible à confondre.
Marcel.
Son humain.
Ici.
Tout près.
Gaston se mit à avancer plus vite.
Son vieux corps oublia soudain ses douleurs.
Il dépassa Lucie.
La laisse se tendit.
— Doucement !
Mais il ne voulait plus aller doucement.
Pendant quatorze jours, il avait attendu devant une porte.
Pendant quatorze jours, il avait écouté des centaines de bruits.
Pendant quatorze jours, il s’était demandé, avec les moyens d’un chien, pourquoi celui qu’il aimait avait disparu.
Et maintenant il savait.
Marcel était derrière l’une de ces portes.
La soignante s’arrêta devant une chambre.
— Attendez une seconde.
Gaston gémit.
Un petit son aigu que Claire ne lui avait encore jamais entendu produire.
La femme entra d’abord.
Quelques secondes plus tard, elle ressortit.
Ses yeux étaient humides.
— Vous pouvez venir.
Lucie passa la première.
Claire entra avec Gaston.
La pièce était sombre.
Seule une petite lampe était allumée près du lit.
Un homme y était allongé.
Au premier regard, Claire eut du mal à reconnaître Marcel.
Il semblait tellement plus petit.
Ses joues s’étaient creusées.
Ses mains reposaient immobiles sur le drap.
Un appareil produisait un léger bruit régulier.
Gaston s’immobilisa.
Il fixa le lit.
Puis sa queue bougea.
Une fois.
Deux fois.
Marcel.
Le chien avança.
D’abord lentement.
Comme s’il avait peur que cette vision disparaisse.
Puis il tira brusquement.
Claire lâcha quelques centimètres de laisse.
— Vas-y.
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