Son expression devint très douce.
Elle posa une main sur l’épaule de Lucie.
Quelques instants plus tard, Lucie pleurait silencieusement.
Marcel était parti.
Mais il n’était pas parti seul.
Sa nièce était là.
Claire était là.
Et surtout, celui qu’il avait demandé pendant quatorze jours était resté contre lui jusqu’au bout.
Gaston ne bougea pas tout de suite.
Personne ne le força.
La main de Marcel reposait encore sur son pelage.
Le chien la renifla.
Puis il lécha doucement ses doigts.
Une fois.
Il attendit.
Encore quelques secondes.
Puis, lentement, comme s’il comprenait quelque chose que personne n’avait besoin de lui expliquer, il baissa la tête.
Il ne gémit pas.
Il ne tira pas vers la porte.
Il resta simplement allongé.
Claire s’approcha.
— Mon grand…
Gaston leva les yeux vers elle.
Son regard était triste.
Mais différent.
Pendant quatorze jours, il avait vécu dans l’incertitude.
Il ne savait pas où Marcel était parti.
Il ne savait pas pourquoi il ne revenait pas.
Peut-être croyait-il avoir été abandonné.
Peut-être attendait-il seulement qu’une porte s’ouvre.
Maintenant, au moins, il savait.
Marcel ne l’avait pas quitté volontairement.
Il avait pensé à lui.
Il l’avait appelé.
Il l’avait caressé une dernière fois.
Et Gaston avait tenu sa promesse silencieuse.
Il était resté.
Quand le moment arriva de quitter la chambre, Claire remit doucement la laisse.
Gaston descendit du lit avec de l’aide.
Il fit deux pas.
Puis se retourna.
Il regarda Marcel.
Longtemps.
Claire sentit les larmes revenir.
— Tu peux lui dire au revoir.
Gaston s’approcha une dernière fois.
Il posa son museau contre le bord du lit.
Puis il se retourna.
Et pour la première fois depuis deux semaines, il suivit Claire sans regarder derrière lui à chaque pas.
Les jours suivants ne furent pas faciles.
De retour chez Claire, Gaston dormit presque vingt heures.
Mais le lendemain matin, quelque chose avait changé.
Il n’était plus couché devant la porte.
Claire le trouva dans le salon.
Sur le plaid de Marcel.
Elle posa sa gamelle près de lui.
— Tu veux essayer ?
Gaston renifla.
Puis mangea.
Pas beaucoup.
Quelques bouchées.
Claire sourit.
— C’est bien.
Une semaine plus tard, Lucie revint.
Elle apportait un carton.
À l’intérieur se trouvaient quelques affaires de Marcel.
Une vieille écharpe.
Un pull.
Une petite couverture.
Et une photographie encadrée.
On y voyait Marcel, Madeleine et un jeune Gaston assis devant leur maison.
Le chien n’avait pas encore de poils gris.
Marcel riait.
Madeleine tenait une main sur la tête de Gaston.
Lucie posa la photo sur la table.
— Je pense que ça doit rester avec lui.
Claire regarda Gaston.
— Oui.
Lucie s’agenouilla.
— Tu sais, vieux bonhomme, mon oncle avait laissé des instructions.
Claire fronça les sourcils.
— Pour Gaston ?
— Oui.
Lucie sourit tristement.
— Il avait écrit que s’il lui arrivait quelque chose, il voulait que Gaston reste avec quelqu’un qu’il connaissait. Pas dans un endroit inconnu.
Elle sortit une feuille pliée.
— Il avait même noté ton prénom.
Claire sentit sa gorge se serrer.
— Le mien ?
— “Si Claire accepte, Gaston l’aime bien.”
Claire éclata d’un petit rire à travers ses larmes.
Elle regarda le chien.
— Ah bon ? Tu m’aimes bien ?
Gaston leva la tête.
Puis il la reposa sur le plaid.
Lucie sourit.
— Je crois que c’est oui.
Gaston resta donc chez Claire.
Au début, elle garda toutes ses habitudes.
Les mêmes heures de repas.
La même promenade courte.
Le même coussin.
Parfois, ils entraient encore dans l’ancienne maison avant qu’elle ne soit vidée.
Gaston marchait lentement d’une pièce à l’autre.
Mais il ne s’allongeait plus devant la porte.
Il allait plutôt près du fauteuil de Marcel.
Il reniflait le tissu.
Puis revenait vers Claire.
Avec le temps, son monde recommença doucement à s’agrandir.
Il apprit le bruit de la cafetière de Claire.
Le grincement particulier de son portail.
La place où le soleil tombait dans son salon en milieu d’après-midi.
Il ne remplaça jamais Marcel.
Ce n’était pas possible.
Certaines personnes ne sont pas remplacées.
Elles deviennent simplement une partie de nous.
Peut-être est-ce pareil pour les chiens.
Chaque soir, Claire installait le plaid de Marcel près de son fauteuil.
Gaston venait s’y coucher.
Parfois, pendant son sommeil, sa queue bougeait doucement.
Claire aimait imaginer qu’il rêvait d’une promenade plus ancienne.
Quand ses pattes étaient encore solides.
Quand Marcel marchait sans canne.
Quand Madeleine les attendait tous les deux devant la maison.
Trois silhouettes avançant ensemble sur un chemin qu’elles pensaient alors ordinaire.
Quelques mois plus tard, lors d’un rendez-vous, le vétérinaire observa Gaston faire lentement le tour de la salle.
— Il tient bien pour son âge.
Claire sourit.
— Il est têtu.
— Ça aide parfois.
Le vétérinaire le caressa.
— Et il mange ?
— Très bien.
— Il dort ?
— Beaucoup.
— Il attend encore devant la porte ?
Claire regarda Gaston.
— Non.
Le vétérinaire hocha la tête.
— Alors c’était important qu’il puisse le revoir.
Claire resta silencieuse quelques secondes.
— Oui.
Puis elle ajouta :
— Je crois qu’ils avaient besoin de se retrouver tous les deux.
Car pendant ces quatorze jours, chacun avait cru perdre l’autre sans avoir pu lui dire quoi que ce soit.
Marcel, dans sa chambre, demandait :
“Où est Gaston ?”
Gaston, devant une porte, attendait :
“Où est Marcel ?”
Deux vieux amis séparés par des murs, des kilomètres et des circonstances qu’aucun des deux ne pouvait contrôler.
Puis, pendant une dernière nuit, tout avait retrouvé sa place.
Une main sur une tête grise.
Un chien contre son maître.
Et cette phrase murmurée dans l’obscurité :
— Reste avec moi.
Gaston était resté.
Jusqu’au dernier souffle.
Et peut-être était-ce tout ce que Marcel avait réellement demandé à la vie, cette nuit-là.
Ne pas être seul.
Avoir près de lui celui qui l’avait accompagné pendant douze années.
Celui qui ne s’était jamais soucié de son âge, de ses faiblesses ou des choses qu’il ne pouvait plus faire.
Celui pour qui Marcel n’avait jamais été un vieil homme malade.
Seulement son humain.
Sa maison.
Son monde entier.
Et lorsque ce monde avait commencé à disparaître, Gaston avait fait ce qu’il avait toujours fait.
Il s’était rapproché.
Il avait posé sa tête sous cette main familière.
Et il avait attendu avec lui jusqu’au bout.






