Mon bateau s’est retourné au milieu d’un lac, je suis tombé inconscient… et mon chien, mauvais nageur, a fait l’impensable pour me ramener vivant.
Quand j’ai rouvert les yeux, je ne voyais qu’un plafond blanc.
Une infirmière me parlait doucement. Quelqu’un vérifiait un appareil à côté de mon lit. J’avais la gorge en feu, la tête lourde et une douleur sourde derrière l’oreille.
Je ne savais même pas où j’étais.
Puis un souvenir est revenu.
Le lac.
Le bateau.
Et Mousse.
— Mon chien… Où est mon chien ?
C’est la première phrase que j’ai prononcée.
Pas « qu’est-ce qui s’est passé ? ».
Pas « combien de temps suis-je resté inconscient ? ».
Juste :
— Où est Mousse ?
Le médecin a posé une main sur mon bras.
— Il est vivant, Henri.
J’ai fermé les yeux.
Et j’ai pleuré.
Je m’appelle Henri. J’ai soixante-quatre ans et je vis dans un petit village de Haute-Vienne, à une trentaine de minutes du lac de Vassivière.
Pendant plus de quarante ans, j’ai travaillé comme mécanicien.
Des moteurs, de la graisse sous les ongles, des réveils avant l’aube et des journées qui semblaient toujours trop courtes.
Puis la retraite est arrivée.
Au début, j’avais pensé que ce serait facile.
Enfin du temps.
Enfin du calme.
En réalité, le silence peut devenir lourd quand on a passé toute sa vie entouré de bruit.
Ma femme, Claire, était morte quelques années plus tôt après une longue maladie.
Notre fille habitait près de Lyon avec sa famille.
Elle m’appelait souvent, venait dès qu’elle pouvait, mais une maison reste une maison vide quand le téléphone raccroche.
Alors j’avais gardé une habitude.
La pêche.
Depuis l’âge de douze ans, je pêchais.
Ce n’était pas vraiment pour ramener du poisson.
C’était pour ces heures où personne ne vous demande rien.
Un petit bateau en aluminium.
Un thermos de café.
Une canne.
Le bruit de l’eau contre la coque.
Certains vont à l’église.
Moi, j’allais sur le lac.
Puis Mousse est arrivé.
Je l’avais adopté dans un petit refuge associatif de la région.
C’était un chien trapu, d’une trentaine de kilos, avec une grosse tête carrée, une tache blanche sur le poitrail et une oreille qui refusait obstinément de rester droite.
Il avait déjà six ans.
Personne ne savait grand-chose de sa vie d’avant.
Seulement qu’il avait changé plusieurs fois de foyer et qu’il supportait très mal la solitude.
Le premier jour chez moi, je lui avais installé un coussin dans la cuisine.
Il avait attendu que je m’assoie dans mon vieux fauteuil, puis s’était couché directement sur mes pieds.
Il n’avait plus bougé.
À partir de là, nous étions deux.
Il me suivait au jardin.
Il m’attendait devant la salle de bains.
Il venait chercher le courrier avec moi.
Et naturellement, il avait commencé à m’accompagner au lac.
La première fois que je l’avais mis dans le bateau, il s’était installé tout à l’avant, les pattes bien écartées, le museau levé comme s’il commandait l’expédition.
Je lui avais dit :
— Toi, t’es pas un passager. T’es mon mousse.
Le nom lui était resté.
Mousse.
Il adorait le bateau.
Mais il y avait un détail important.
Il nageait très mal.
Certains chiens entrent dans l’eau avec un plaisir évident.
Mousse, lui, avançait comme une armoire qu’on aurait poussée dans une piscine.
Il pouvait barboter quelques mètres près du bord.
Pas davantage.
Son corps était puissant mais lourd, sa poitrine large, ses mouvements peu efficaces.
Quand l’eau lui arrivait trop haut, il cherchait immédiatement à revenir vers la terre.
Je plaisantais souvent avec ça.
— Heureusement que t’es marin et pas nageur.
Je n’imaginais pas à quel point cette phrase allait me hanter.
Le matin de l’accident, rien ne semblait différent.
J’étais parti très tôt.
Mousse avait sauté dans la voiture dès qu’il avait vu le vieux sac contenant mes affaires.
Nous étions arrivés avant beaucoup de monde.
J’avais mis le bateau à l’eau.
Le lac était calme.
J’avais posé mon thermos à côté de moi et Mousse avait pris sa place habituelle à l’avant.
Nous nous étions éloignés de la rive.
Cent cinquante mètres.
Peut-être deux cents.
Je ne le saurai jamais exactement.
J’avais lancé ma ligne une ou deux fois.
Ensuite, tout devient flou.
Je me souviens de m’être penché.
D’un mouvement brusque du bateau.
Peut-être une vague venant d’une embarcation plus loin.
Peut-être mon poids mal placé.
Peut-être une combinaison de plusieurs choses.
Puis rien.
D’après ce qu’on a pu reconstituer, le bateau s’est retourné.
Ma tête a probablement heurté le bord métallique au moment où je tombais.
J’ai perdu connaissance avant même d’entrer complètement dans l’eau.
Je ne me souviens pas du froid.
Je ne me souviens pas d’avoir coulé.
Je ne me souviens surtout pas de ce que Mousse a fait ensuite.
Cette partie de mon histoire, ce sont d’autres personnes qui me l’ont racontée.
Deux promeneurs marchaient près d’un chemin longeant le lac.
Un homme préparait son propre bateau un peu plus loin.
Ils ont entendu des aboiements.
Pas les aboiements habituels d’un chien qui joue.
Des aboiements courts.
Répétés.
Désespérés.
En regardant vers l’eau, ils ont aperçu notre embarcation retournée.
Puis quelque chose qui avançait lentement vers la rive.
Au début, ils n’ont pas compris.
Ils voyaient la tête d’un chien.
Et derrière lui, une masse sombre.
C’était moi.
Mousse avait sauté dans l’eau.
Lui qui évitait toujours de nager loin du bord.
Lui qui paniquait presque dès que ses pattes ne touchaient plus le fond.
Il avait sauté.
Il m’avait rejoint.
Il avait réussi à attraper l’arrière de ma veste, probablement près du col.
Et il avait commencé à tirer.
Imaginez simplement la scène.
Un chien d’environ trente kilos.
Un homme de plus de quatre-vingts kilos, complètement inconscient.
Des vêtements gorgés d’eau.
Une distance immense pour un animal qui nage mal.
Et aucune possibilité de s’arrêter pour réfléchir.
Mousse a tiré.
Un mètre.
Puis un autre.
Puis encore un autre.
Plusieurs témoins ont dit la même chose.
Il avançait très lentement.
Sa tête disparaissait parfois presque sous l’eau.
Il lâchait quelques secondes, revenait respirer, reprenait ma veste et recommençait.
À plusieurs reprises, les personnes sur la rive ont cru qu’il n’y arriverait pas.
L’une d’elles est entrée dans l’eau pour venir à notre rencontre.
Mais nous étions encore trop loin.
Mousse continuait.
Personne ne saura jamais combien de temps cela a duré.
Quand il a enfin atteint une zone moins profonde, l’homme qui était venu dans l’eau a pu me saisir sous les bras.
Avec l’aide des autres, il m’a ramené sur la berge.
Ils ont commencé les gestes de secours.
Quelqu’un a appelé les urgences.
Et Mousse ?
Il s’est effondré à côté de moi.
Mais dès qu’une personne essayait de l’éloigner, il se relevait.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






