Il revenait.
Il posait son museau contre ma jambe.
Il tremblait tellement qu’on aurait dit qu’il grelottait de tout son corps.
Quand les secours sont arrivés, Mousse voulait monter avec moi.
Évidemment, ce n’était pas possible.
Une femme qui avait assisté à la scène a accepté de rester auprès de lui jusqu’à ce qu’on puisse prévenir ma fille.
Le chien a ensuite été conduit chez un vétérinaire.
Moi, j’étais déjà loin.
Je ne savais rien de tout ça.
J’étais allongé dans une ambulance, puis dans une chambre d’hôpital, entre conscience et sommeil.
Les médecins ont expliqué plus tard que j’avais eu énormément de chance.
J’avais subi un traumatisme crânien.
J’avais inhalé de l’eau.
Ma température corporelle était descendue dangereusement.
Ils évitaient les grandes phrases.
Ils ne parlaient pas de miracle.
Les médecins parlent rarement comme ça.
Mais l’un d’eux a fini par me dire :
— Sans votre chien, vous ne seriez probablement pas arrivé jusqu’à nous.
Je regardais son visage.
Je pensais qu’il exagérait.
Puis il a ajouté :
— Vous étiez inconscient dans l’eau, Henri. Vous n’aviez aucun moyen de rejoindre la rive seul.
C’est à ce moment-là que j’ai compris.
Mousse ne m’avait pas seulement aidé.
Il avait fait tout ce qu’il pouvait pour m’empêcher de mourir.
Et quelques heures plus tard, j’ai appris ce que cela lui avait coûté.
Ma fille est venue me voir.
Elle essayait de sourire, mais je voyais immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Papa, Mousse est vivant.
— Je sais. On me l’a dit.
Elle s’est assise.
— Mais il est blessé.
J’ai voulu sortir du lit immédiatement.
Évidemment, je n’en étais pas capable.
Le vétérinaire avait examiné son épaule avant.
La zone était très abîmée.
Mousse avait forcé énormément pendant l’effort.
Muscles, tendons, articulations : tout avait été sollicité au-delà du raisonnable.
Il avait également avalé de l’eau et était épuisé.
Pendant plusieurs jours, les vétérinaires n’ont pas voulu se prononcer définitivement sur sa récupération.
Ma fille allait le voir.
Elle prenait des photos pour moi.
Sur la première, il était couché sur une couverture, une patte enveloppée, les yeux mi-clos.
J’ai tourné la tête vers le mur.
Je n’arrivais pas à regarder plus longtemps.
C’était la première fois de ma vie que je ressentais quelque chose d’aussi étrange.
J’étais vivant.
Je devais être heureux.
Mais chaque respiration me rappelait qu’un autre corps avait payé le prix de la mienne.
Une semaine plus tard, le vétérinaire m’a téléphoné personnellement.
Mousse remarcherait.
Il pourrait encore avoir une vie heureuse.
Mais son épaule resterait probablement fragile.
Il garderait une raideur.
Les longues courses seraient déconseillées.
Et la nage…
Il s’est arrêté une seconde avant de poursuivre.
— Je ne pense pas qu’il devrait nager à nouveau.
J’ai serré le téléphone.
— Jamais ?
— Le risque serait inutilement important. Avec son épaule et sa morphologie, je préférerais qu’on évite.
Je suis resté silencieux.
Le chien qui avait traversé une partie du lac pour moi ne devait plus entrer dans l’eau.
Voilà ce que j’entendais.
Mousse avait fait la seule grande nage de sa vie.
Et cette nage avait été pour me sauver.
Quand j’ai enfin pu rentrer chez moi, ma fille m’a conduit récupérer Mousse.
Je m’étais imaginé la scène cent fois.
Je pensais qu’il se jetterait sur moi.
Qu’il aboyerait.
Qu’il remuerait tellement la queue qu’il ferait tomber quelque chose.
Il n’a rien fait de tout ça.
Quand la porte s’est ouverte, il a simplement levé la tête.
Nos yeux se sont croisés.
Il s’est mis debout avec difficulté.
Une patte hésitait.
Puis il est venu vers moi très lentement.
Je me suis agenouillé.
Il a posé sa tête contre ma poitrine.
C’est tout.
Je lui ai entouré le cou avec mes bras.
— Mon vieux…
Je voulais lui dire merci.
Mais merci est un mot minuscule.
Merci convient quand quelqu’un vous tient une porte.
Quand il vous apporte du pain.
Quand il arrose vos plantes pendant vos vacances.
Qu’est-ce qu’on dit à un chien qui s’est jeté dans un lac alors qu’il savait à peine nager ?
Qu’est-ce qu’on dit à celui qui s’est épuisé jusqu’à se blesser pour vous traîner jusqu’à la rive ?
Je n’avais aucune phrase.
Alors je l’ai serré contre moi.
Et j’ai pleuré dans son cou.
Les semaines suivantes, j’ai pris une décision.
J’arrêtais la pêche.
Je n’ai demandé l’avis de personne.
J’ai mis mon petit bateau en vente.
Deux jours plus tard, un homme d’un village voisin est venu le chercher.
Il m’a donné l’argent.
Il a attaché l’embarcation à sa remorque.
Et je suis resté dans l’allée à la regarder disparaître.
J’avais passé des centaines d’heures dans ce bateau.
Peut-être des milliers.
Avec Claire.
Avec mon père.
Puis seul.
Et enfin avec Mousse.
Une partie de moi pensait que vendre cette coque était une façon de fermer une porte.
Je ne voulais plus du lac.
Le lac m’avait presque pris la vie.
Il avait laissé une blessure dans le corps de mon chien.
Alors c’était terminé.
Plus d’eau.
Plus de bateau.
Plus de pêche.
Ma fille a accepté sans discuter.
Quelques voisins aussi.
Mais Mousse, lui, n’a jamais reçu le message.
La première fois que j’ai pris la voiture sans aller vers le lac, il s’est installé sur le siège arrière.
Il regardait par la fenêtre.
À chaque carrefour menant vers Vassivière, il se redressait.
Puis, quand je tournais dans l’autre direction, il se recouchait.
La semaine suivante, pareil.
Et encore la suivante.
Un dimanche, j’ai décidé de l’emmener marcher près du lac.
Pas sur l’eau.
Juste sur le sentier.
Dès qu’il a reconnu l’endroit, il a changé.
Son pas était encore raide, mais sa queue s’est mise à remuer.
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