Son bateau s’est retourné… mais personne n’imaginait ce que son chien allait faire pour le sauver

Il tirait légèrement sur la laisse.

Il reniflait les arbres.

Il regardait vers les pontons.

Arrivés près de l’endroit où j’avais l’habitude de mettre le bateau à l’eau, il s’est assis.

Et il a regardé le lac.

Longtemps.

C’est là que j’ai compris mon erreur.

Je croyais lui rendre hommage en supprimant l’eau de notre vie.

En réalité, je lui retirais encore quelque chose.

Mousse n’avait jamais aimé nager.

Mais il adorait être sur l’eau.

Il adorait sentir le vent.

Il adorait sa place à l’avant.

Il adorait nos matinées ensemble.

Pourquoi fallait-il que tout disparaisse ?

Parce que j’avais peur ?

Parce que je me sentais coupable ?

Je me suis assis à côté de lui.

— Je crois que j’ai été idiot, mon vieux.

Son oreille tordue a bougé.

Quelques jours plus tard, j’ai commencé à chercher une autre solution.

Pas une barque.

Pas quelque chose d’étroit.

Je voulais un bateau stable, avec suffisamment de place pour que Mousse puisse bouger sans forcer sur son épaule.

Je voulais un moteur.

Un embarquement facile.

Un endroit où il pourrait s’allonger confortablement.

J’ai fini par acheter d’occasion une petite embarcation à plateforme plate, large et tranquille, appartenant à un retraité qui ne s’en servait plus.

Ce n’était pas élégant.

La peinture avait vécu.

Un siège grinçait.

Mais elle était stable.

Parfaite.

Je l’ai aménagée autour de Mousse.

Pas autour de moi.

J’ai ajouté une rampe recouverte d’un matériau antidérapant pour qu’il n’ait pas besoin de sauter.

J’ai installé un grand coussin épais à l’avant.

Puis une banquette basse avec un dossier.

Ma fille est venue voir le résultat.

Elle a éclaté de rire.

— Papa… tu lui as construit un trône.

J’ai regardé la banquette.

Puis Mousse.

— Oui.

C’était exactement ça.

Un trône.

La première sortie reste l’un des plus beaux souvenirs de ma vie.

J’avais peur qu’il soit traumatisé.

Peur qu’il refuse de monter.

Peur que le bruit du moteur ou le mouvement de l’eau lui rappelle l’accident.

J’ai posé la rampe.

Mousse l’a regardée.

Puis il m’a regardé.

Et il est monté.

Lentement.

Arrivé à l’avant, il a reniflé son coussin.

Il a fait deux tours sur lui-même.

Et il s’est assis.

Comme avant.

Sauf que cette fois, il n’était plus mon mousse.

Il était le capitaine.

Je me suis installé derrière le volant.

J’ai démarré.

Nous avons quitté doucement le ponton.

Mousse a levé le museau.

Le vent a plié son oreille.

Sa bouche s’est entrouverte.

Et pendant quelques secondes, j’ai retrouvé mon ancien chien.

Celui d’avant l’accident.

Celui qui s’asseyait à l’avant de notre vieille barque comme si le lac lui appartenait.

J’ai arrêté le moteur au milieu de l’eau.

Mon cœur battait plus vite que je ne voulais l’admettre.

C’était notre première fois aussi loin depuis ce matin-là.

Mousse s’est couché tranquillement.

Aucune panique.

Aucun tremblement.

Il regardait seulement l’horizon.

Je n’avais apporté aucune canne.

Aucun appât.

Aucune boîte.

Rien.

Et c’est devenu notre nouvelle habitude.

Nous allons sur le lac.

Mais nous ne pêchons plus.

Au début, cela me semblait étrange.

Quarante années à monter sur un bateau avec un objectif.

Trouver le bon coin.

Préparer les lignes.

Attendre.

Observer le bouchon.

Maintenant, nous sortions sans raison.

Nous avancions lentement.

Je faisais le tour d’une petite île.

Puis nous revenions.

Parfois nous restions immobiles dix minutes.

Mousse somnolait.

Je buvais mon café.

Et c’était tout.

Au bout de quelques mois, j’ai compris quelque chose qui m’a presque fait rire.

Je n’avais jamais autant apprécié le lac.

Avant, mon attention était toujours ailleurs.

Sur la ligne.

Sur le poisson.

Sur le matériel.

Sur l’heure.

Maintenant, je regardais Mousse.

Je regardais son museau dans le vent.

Sa façon de fermer les yeux quand le soleil chauffait sa tête.

La manière dont il se couchait sur sa banquette comme s’il s’agissait du fauteuil le plus luxueux de France.

Je remarquais les oiseaux.

Les reflets.

Les arbres.

Le bruit du moteur au ralenti.

Je pensais beaucoup à Claire.

Et parfois, pendant des heures, je ne pensais à rien.

Les habitués du lac ont fini par nous reconnaître.

Au début, certains me demandaient :

— Ça mord aujourd’hui ?

Je répondais :

— J’en sais rien.

Ils regardaient le bateau.

— Vous n’avez pas de canne ?

— Non.

Alors je leur racontais parfois.

Pas toute l’histoire.

Juste :

— Lui et moi, on vient seulement se promener.

Petit à petit, notre histoire s’est répandue.

Les villages sont comme ça.

Quand quelque chose d’inhabituel arrive, tout le monde finit par savoir.

Certains connaissaient l’homme qui avait aidé à me sortir de l’eau.

D’autres connaissaient le vétérinaire.

Quelques personnes avaient vu Mousse le jour de l’accident.

Alors, de temps en temps, quelqu’un s’approchait du ponton.

— C’est lui ?

Je savais immédiatement ce que cela voulait dire.

— Oui. C’est lui.

Ils s’accroupissaient.

Ils caressaient sa grosse tête.

Un homme lui a même murmuré :

— T’es un sacré bonhomme, toi.

J’ai répondu :

— C’est un chien.

L’homme a souri.

— Je sais bien. Mais quand même.

Avec les années, Mousse a vieilli.

Son museau est devenu blanc autour du nez.

Son épaule s’est raidie davantage.

Les jours froids, sa démarche change.

Il fait deux ou trois pas normaux, puis un petit mouvement de côté.

Un défaut presque imperceptible pour quelqu’un qui ne le connaît pas.

Moi, je le vois à chaque fois.

Au début, cette boiterie me faisait mal.

Elle me rappelait ce qu’il avait perdu.

Puis j’ai commencé à la regarder autrement.

Cette raideur, c’est la trace d’un matin où Mousse aurait pu rester accroché au bateau retourné.

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