Tout le monde craignait ce motard… jusqu’à ce qu’une petite fille lui fasse une demande impossible

Au début du mois de février, après contrôles, essais techniques et validation des précautions nécessaires, le jour arriva.

Lucie portait un petit casque rose.

Elle tremblait d’excitation.

Son ours, qu’elle appelait Balthazar, était coincé sous son bras.

Nathalie vérifia trois fois le harnais.

Philippe quatre.

Michel cinq.

— Je peux respirer, tonton Michel, protesta Lucie.

Elle avait commencé à l’appeler ainsi quelques semaines plus tôt.

Personne n’avait corrigé.

Michel s’installa sur sa moto noire.

— Règle numéro un.

— Quoi ?

— Le pilote décide.

— Même si le pilote est vieux ?

Tous les adultes éclatèrent de rire.

Michel tourna la tête.

— Qui t’a appris à parler comme ça ?

Lucie désigna Gérard.

— Trahison, marmonna Michel.

Il démarra.

Le moteur produisit ce grondement grave que Lucie aimait depuis qu’elle était bébé.

Et son visage changea.

Ceux qui étaient là ce matin-là s’en souviennent encore.

Pendant des mois, ils avaient vu Lucie sourire pour les adultes.

Le sourire courageux.

Le sourire qui veut dire : « Ne vous inquiétez pas pour moi. »

Cette fois, ce n’était pas celui-là.

C’était un vrai sourire d’enfant.

Immense.

Presque insolent.

Ils firent un premier tour à vitesse très lente sur un espace fermé.

Deux minutes.

Pas davantage.

Quand Michel arrêta le moteur, Lucie cria :

— Encore !

Nathalie éclata en sanglots.

Lucie se tourna vers elle.

— Maman, pourquoi tu pleures ?

— Parce que je suis contente.

Lucie sembla réfléchir.

— Les adultes sont vraiment compliqués.

Puis elle regarda Michel.

— Samedi prochain ?

Il répondit :

— Samedi prochain.

— Promis ?

— Promis.


Ils roulèrent presque tous les samedis.

Pas longtemps.

Pas vite.

Mais ils roulèrent.

Au printemps, ils suivirent de petites routes tranquilles le long de la Loire.

Lucie regardait les péniches.

Les maisons en tuffeau.

Les cyclistes.

Les pêcheurs.

Les villages où les volets s’ouvraient sur leur passage.

Parfois, quelqu’un levait la main.

Lucie répondait.

À l’automne, Michel lui fit fabriquer un petit gilet en tissu noir.

Dans le dos, il avait fait broder :

PRINCESSE DE LA LOIRE

Quand Lucie l’enfila, elle regarda sa mère.

— Tu vois ? Maintenant, je suis dangereuse.

Même Philippe dut sortir de la pièce pour cacher ses larmes.

Les semaines devinrent des mois.

Les mois devinrent deux années.

La maladie avançait.

Mais Lucie continuait d’attendre le samedi.

Le lundi, elle demandait :

— Encore combien de dodos ?

Michel avait créé sans le vouloir une unité de temps.

On ne parlait plus seulement de rendez-vous médicaux.

On parlait du prochain samedi.

Un jour, un médecin dit doucement à Nathalie :

— Je ne peux pas vous expliquer pourquoi elle tient avec autant de volonté.

Nathalie, épuisée, répondit :

— Moi, je peux.

Elle regarda par la fenêtre du service.

Michel attendait sur le parking, assis près du side-car rose.

— Elle a quelque chose à attendre.


La deuxième année, Michel eut une idée.

— Et si on faisait rouler d’autres enfants ?

Nathalie le regarda.

— Comment ça ?

— Pas forcément à moto. Des side-cars adaptés, des véhicules anciens, des trikes sécurisés… chacun selon ce que les médecins autorisent. Une journée où les gamins choisissent la machine qui les fait rêver.

Le bouche-à-oreille fit le reste.

Des conducteurs vinrent de tout le département.

Des retraités.

Des artisans.

Un ancien facteur.

Un professeur de technologie.

Une infirmière passionnée de mécanique.

Un grand-père qui avait restauré un vieux trois-roues.

Personne n’avait la même histoire.

Mais tous avaient compris la même chose.

On ne venait pas sauver des enfants.

On venait leur offrir un samedi qui ne ressemblait pas à un mardi d’hôpital.

La première « Balade des Princesses » rassembla près de deux cents participants.

Lucie ouvrit le cortège avec Michel.

Son ours Balthazar était attaché à côté d’elle.

Sur le bord des routes, des habitants applaudissaient.

Lucie saluait tout le monde avec une application royale.

À un carrefour, elle cria :

— Tonton Michel !

— Oui ?

— Ils croient que je suis célèbre !

Michel répondit :

— Moi, je sais que tu l’es.

Ce jour-là, des dons furent récoltés pour aider des familles à financer du matériel, des transports et des moments de répit.

Michel refusa que son nom apparaisse sur l’affiche suivante.

— Ce n’est pas mon événement.

— C’est celui de qui ?

Il regarda Lucie.

— Pose vraiment la question ?


L’année suivante, Lucie participa encore.

Elle avait grandi.

Un peu.

Elle avait surtout maigri.

Son bras se levait moins haut pour saluer.

Sa voix était plus faible.

Mais lorsqu’on lui demanda si elle voulait rester chez elle cette fois, elle répondit :

— Certainement pas.

Michel reçut un appel de Nathalie la veille.

— Elle est épuisée.

Il resta silencieux.

— On annule ?

— Elle va me détester.

— Elle a sept ans, Michel.

— Huit.

— Huit ans.

Il souffla.

— D’accord. Elle me détestera huit ans.

Au fond de la pièce, Lucie avait entendu.

— JE T’ENTENDS !

Michel éloigna le téléphone de son oreille.

Nathalie éclata de rire.

Lucie finit par participer pendant seulement quelques minutes, sous surveillance, puis rentra se reposer.

Pour elle, cela suffisait.

Elle avait été là.


Au début de l’été suivant, son état se dégrada brutalement.

Elle fut hospitalisée.

Cette fois, personne ne parla de retour rapide.

Les médecins expliquèrent à Nathalie et Philippe qu’il fallait désormais penser en semaines.

Peut-être moins.

Michel vint tous les jours.

La première fois qu’il entra dans la chambre, une aide-soignante qui ne le connaissait pas hésita en voyant arriver cet homme massif en cuir noir.

Puis Lucie ouvrit les yeux.

— Tonton Michel.

Tout changea immédiatement.

À partir de là, le personnel ne demanda plus jamais qui il était.

Il venait avec une tisane dans un thermos.

Il lisait des histoires.

Il connaissait les passages préférés.

Il savait quand parler.

Et surtout, quand se taire.

Il tenait la main de Lucie pendant qu’elle dormait.

Un soir, Nathalie le surprit assis seul dans le couloir.

Il pleurait.

Elle s’assit à côté de lui.

— Je croyais que ça irait mieux, murmura-t-il.

— Quoi ?

— Je croyais qu’après Sophie… si j’arrivais à faire quelque chose de bien avec toute cette colère… ça ferait moins mal.

Nathalie posa sa main sur son bras.

— Et alors ?

Michel regarda le sol.

— Ça fait mal pareil.

Nathalie répondit :

— Oui.

Ils restèrent silencieux.

Puis elle ajouta :

— Mais cette fois, tu n’es pas seul.

Michel ferma les yeux.

Cette phrase-là entra plus profondément que toutes les autres.

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