Tout le monde craignait ce motard… jusqu’à ce qu’une petite fille lui fasse une demande impossible

Un vendredi après-midi, Lucie était réveillée lorsque Michel arriva.

Elle respirait avec difficulté.

Il s’assit près du lit.

— Salut, Princesse.

— Tonton Michel ?

— Oui ?

— Je peux te demander un truc ?

— Tout ce que tu veux.

— Je peux plus faire de balade.

Michel baissa les yeux.

— Je sais.

— Mais eux peuvent venir ?

— Qui ?

— Les motos.

Il releva la tête.

— Toutes ?

Lucie esquissa un sourire.

— Beaucoup.

— Combien ?

Elle réfléchit.

— Deux cents.

Michel sourit malgré lui.

— Madame a des exigences.

Lucie bougea à peine les épaules.

— Je suis une princesse.

Puis elle regarda vers la fenêtre.

— Je veux les entendre encore une fois.

Michel prit sa petite main.

— Demain.

— Promis ?

Il sentit quelque chose se briser dans sa poitrine.

Encore ce mot.

Promis.

Le même qu’au premier jour.

Il serra doucement ses doigts.

— Promis.


En moins d’une soirée, la nouvelle circula.

Michel envoya seulement quelques messages.

« Lucie demande les motos demain matin. Elle veut nous voir depuis sa fenêtre. Venez si vous pouvez. »

Il n’imagina pas la suite.

Le lendemain, bien avant l’heure convenue, le parking autorisé près de l’établissement commença à se remplir.

Dix motos.

Puis trente.

Puis soixante.

Des hommes et des femmes de cinquante, soixante, parfois soixante-dix ans arrivaient en silence.

Certains connaissaient Lucie.

D’autres non.

Certains avaient participé à la balade.

D’autres avaient simplement entendu parler d’elle.

À dix heures cinquante, ils étaient plus de deux cents.

Aucun ne criait.

Personne ne faisait le malin.

On coupait les moteurs en arrivant.

On se rangeait.

On attendait.

Dans la chambre, une soignante entrouvrit la fenêtre autant que le permettait le dispositif de sécurité.

Lucie était trop faible pour rester assise seule.

Philippe approcha le fauteuil.

Michel entra.

— On est prêts ?

Lucie ouvrit les yeux.

— Ils sont venus ?

— Tu vas voir.

Nathalie voulut la prendre.

Lucie tourna légèrement la tête vers Michel.

— Lui.

Nathalie comprit.

Michel s’approcha du lit.

— Je peux ?

Elle hocha la tête.

Il prit Lucie dans ses bras.

Elle semblait ne rien peser.

C’était ce qui lui faisait le plus peur.

Il la porta lentement vers la fenêtre.

En bas, les motards levèrent les yeux.

Michel apparut.

Puis Lucie.

Alors, sur un signal discret, plusieurs dizaines de moteurs démarrèrent, puis les autres, dans un grondement contenu, encadré, bref.

Pas pour faire du bruit.

Pour lui parler dans la langue qu’elle aimait.

Boum.

Boum.

Boum.

Lucie ouvrit les yeux.

Son visage s’éclaira.

Michel sentit ses doigts bouger contre son épaule.

Elle leva la main.

À peine.

En bas, plus de deux cents bras se levèrent.

Des mains tatouées.

Des mains ridées.

Des mains d’anciens ouvriers, d’infirmières, de grands-pères, de mécaniciens, de veuves, de retraités.

Tous saluèrent une petite fille à une fenêtre.

Personne ne parlait.

Pendant presque deux minutes, Lucie agita doucement les doigts.

Puis son bras retomba.

Elle posa la main contre la barbe de Michel.

— Tonton ?

— Je suis là.

— Merci pour les balades.

Il avala difficilement.

— Merci de m’avoir laissé conduire.

Elle ferma les yeux.

Michel la ramena au lit.

Il resta assis à côté d’elle jusqu’au soir.


Lucie mourut treize jours plus tard.

Pendant son sommeil.

Nathalie lui tenait la main droite.

Philippe la gauche.

Balthazar était sous son bras.

Michel n’était pas là.

Une soignante lui avait demandé la veille de rentrer dormir quelques heures.

Nathalie l’appela peu avant cinq heures du matin.

Il arriva vingt minutes plus tard.

Il entra dans la petite salle où les parents l’attendaient.

Personne ne trouva de phrase.

Alors Michel fit ce qu’il savait faire.

Il s’assit.

Et resta.


Les obsèques eurent lieu une semaine plus tard dans une petite église de quartier.

Le lieu était trop petit.

Dehors, des motards occupaient calmement les trottoirs autorisés.

Pas seulement les amis de Michel.

Des centaines de personnes étaient venues.

À l’intérieur, Michel devait lire quelques lignes.

Lorsqu’il se leva, ceux qui ne le connaissaient pas virent un géant tatoué en cuir noir avancer vers le pupitre.

Ses mains tremblaient tellement que le papier faisait du bruit.

Il lut :

— « Certains enfants nous apprennent que vivre longtemps et vivre beaucoup ne sont pas toujours la même chose. Lucie a vécu beaucoup. Elle nous a appris que donner un rendez-vous à quelqu’un, c’est parfois lui donner du courage jusqu’au prochain samedi. »

Michel s’arrêta.

Il essuya son nez avec le revers de sa manche.

Puis ajouta une phrase qui n’était pas écrite :

— Et elle m’a appris qu’on peut avoir cinquante ans passés et avoir encore besoin qu’une enfant vous montre comment revenir chez les vivants.

Personne ne bougea.

Au premier rang, Nathalie baissa la tête.

Elle savait exactement ce qu’il voulait dire.


Après la cérémonie, Michel monta sur sa moto noire.

Le side-car rose était toujours attaché.

Mais cette fois, personne n’y monta.

À l’intérieur, sur le siège crème, Nathalie avait posé Balthazar.

L’ours brun.

Le vieux compagnon de toutes les balades.

Elle l’avait attaché avec le harnais.

— Tu es sûre ? demanda Michel.

— Elle aurait voulu qu’il reste avec toi.

Il passa la main sur l’ours en peluche.

— Je ne sais pas quoi dire.

Philippe répondit :

— Alors ne dis rien.

Michel démarra.

Derrière lui, les autres motos partirent lentement.

Ce ne fut pas un spectacle.

Ce fut un accompagnement.

À certains endroits, des habitants s’étaient arrêtés.

Des retraités sortaient des boulangeries.

Des employés restaient devant les commerces.

Une dame âgée en blouse de travail porta les doigts à sa bouche lorsqu’elle aperçut le side-car rose vide.

Des gens applaudirent.

Michel regarda droit devant lui.

Il ne pouvait pas faire autrement.


Les mois passèrent.

L’hiver revint.

Puis le printemps.

Michel continua d’ouvrir son atelier tous les matins.

La moto noire restait au fond.

Le side-car rose aussi.

Un client lui demanda un jour :

— Vous allez finir par l’enlever ?

Michel répondit simplement :

— Non.

— Ça prend de la place.

— Oui.

— Et vous ne transportez plus personne dedans.

Michel posa sa clé plate.

— Ça, vous n’en savez rien.

Le client ne comprit pas.

Michel ne lui expliqua pas.


Chaque année, le jour de l’anniversaire de Lucie, Michel ferme son atelier une heure plus tôt.

Il dépoussière le side-car.

Il vérifie les pneus.

Il attache Balthazar dans le siège.

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