Tout le monde craignait ce motard… jusqu’à ce qu’une petite fille lui fasse une demande impossible

Puis il roule.

Toujours le même trajet.

Le long de la Loire.

À travers deux petits villages que Lucie aimait.

Devant une boulangerie où elle exigeait qu’on s’arrête parce qu’elle adorait l’odeur des croissants.

Puis jusqu’au petit cimetière où elle repose.

Michel coupe le moteur.

Il s’assoit près de la pierre.

Il ne raconte pas grand-chose.

Il n’a jamais été doué pour ça.

Il dit seulement :

— Princesse, tonton Michel est passé. On roule toujours.

Puis il reste là.

Parfois vingt minutes.

Parfois une heure.


La « Balade des Princesses », elle, existe toujours.

Michel avait voulu l’arrêter après la mort de Lucie.

Nathalie s’y opposa.

— Certainement pas.

— Sans elle, ça n’a pas de sens.

— C’est justement parce qu’elle n’est plus là que ça en a un.

Michel la regarda.

Nathalie poursuivit :

— Tu te souviens de ce que tu lui as donné ?

— Une balade.

— Non.

Elle secoua la tête.

— Tu lui as donné des samedis.

Cette phrase décida de tout.

Depuis, une journée est organisée chaque année avec des bénévoles, des familles et des véhicules adaptés selon les situations de chacun.

Pas de héros.

Pas de grandes affiches avec des visages.

Seulement des personnes ordinaires qui offrent quelques heures.

Des anciens mécaniciens.

Des retraités.

Des parents endeuillés.

Des gens qui, parfois, avaient eux-mêmes besoin d’une raison de sortir de chez eux.

Michel dit toujours :

— On croit qu’on vient aider les familles.

Puis il regarde Gérard, devenu encore plus gris.

— En réalité, je ne suis plus très sûr de savoir qui aide qui.


Nathalie passe encore à l’atelier.

Philippe aussi.

Ils prennent un café.

Ils parlent de Lucie.

Au début, chaque souvenir faisait mal.

Puis certains ont commencé à faire sourire.

Comme le jour où elle avait exigé un gilet noir « parce que rose partout, ça fait bébé ».

Ou celui où elle avait dit à Michel qu’il avait « une tête de méchant mais des yeux de papy ».

Ou cette première balade, quand elle avait demandé si les adultes pleuraient toujours quand ils étaient contents.

Un samedi, Nathalie trouva Michel en train de nettoyer la moto.

Il fredonnait.

Elle resta quelques secondes sans parler.

— Tu chantes quoi ?

Michel se retourna brusquement.

— Rien.

— Si.

— Une vieille chanson.

— Sophie ?

Il hocha la tête.

— Je la lui chantais quand elle était petite.

Nathalie regarda le side-car.

Balthazar était attaché sur le siège.

— Lucie l’aimait bien aussi.

— Je sais.

Michel reprit son chiffon.

Puis il dit :

— Tu sais ce qui est bizarre ?

— Quoi ?

— Pendant onze ans, j’ai cru que si j’aimais encore quelqu’un comme ça, je trahirais Sophie.

Nathalie ne répondit pas.

— Et puis Lucie est arrivée.

Il passa doucement le chiffon sur le réservoir.

— Elle ne l’a pas remplacée.

— Bien sûr que non.

— Non.

Michel sourit.

— Elle a juste ouvert une autre porte.

Nathalie sentit les larmes monter.

Michel aussi.

Mais cette fois, aucun des deux ne chercha à les cacher.


Les gens jugent vite.

C’est humain.

Un grand homme tatoué dans un blouson de cuir noir entre dans une salle remplie d’enfants et certaines personnes se méfient.

Une petite fille fragile dans un fauteuil roulant apparaît, et beaucoup ne voient plus que sa maladie.

Un homme perd sa fille, et l’on suppose parfois que le reste de sa vie sera seulement une longue descente vers le silence.

Mais les apparences ont souvent tort.

Lucie n’était pas seulement une enfant malade.

Elle était drôle.

Têtue.

Exigeante.

Elle aimait les moteurs trop bruyants, les croissants au beurre et appeler un géant tatoué « tonton ».

Michel n’était pas seulement un homme cassé.

Il était encore capable de fabriquer.

De promettre.

D’aimer.

Et surtout de recommencer.

Quant à ce side-car rose que tout le monde croit vide…

Michel sait mieux que personne qu’une place vide peut être pleine de souvenirs.

Il suffit parfois d’un grondement de moteur.

D’une route tranquille.

D’un vieil ours brun attaché sur un siège.

Et d’une promesse faite un samedi après-midi, par un homme qui pensait ne plus rien avoir à donner.

Parce que certaines personnes entrent dans notre vie pour y rester.

Même lorsqu’on ne peut plus les voir.

Et certains passagers n’ont pas besoin d’être assis à côté de nous pour continuer le voyage.

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