Jo se resservait en vin pour ne pas répondre.
Claire, elle, glissait discrètement le plat de gratin vers son frère.
Comme lorsqu’elle était enfant.
Sans discours.
Sans le juger.
Puis Léa était née.
La fille de Claire.
Et quelque chose avait commencé à bouger.
Léa adorait son oncle Jo.
Pas malgré ses tatouages.
À cause d’eux.
Petite, elle les suivait avec son doigt et inventait des histoires.
Le dragon sur son avant-bras devenait un lézard qui avait raté l’école.
Une vieille tête de loup représentait, selon elle, « un chien pas content ».
Jo protestait.
— C’est un loup.
— Non, c’est un chien ronchon.
Il finissait toujours par céder.
Léa possédait également un petit ours qu’elle avait baptisé Biscotte.
Personne ne se souvenait vraiment d’où il venait.
Peut-être d’une fête foraine.
Peut-être d’une voisine.
L’important était ailleurs.
Biscotte la suivait partout.
Un soir, lors d’un repas de famille, Jo était arrivé dans un état que tout le monde avait immédiatement reconnu.
Le regard trop brillant.
La voix trop forte.
Les mains légèrement tremblantes.
Sa mère s’était levée de table.
Son beau-frère avait soupiré.
Claire n’avait rien dit.
Et Léa, qui avait alors six ans, grimpa sur les genoux de son oncle.
Elle posa Biscotte dans ses mains.
— Tiens.
Jo regarda la peluche.
— Pourquoi ?
— Parce que tu trembles.
Toute la table se tut.
Léa ajouta :
— Tu le gardes jusqu’à ce que ça s’arrête.
Jo sourit.
Puis elle le regarda avec ce sérieux terrible que seuls les enfants savent avoir.
— Pourquoi tu sens triste, tonton ?
Cette phrase resta.
Pas « pourquoi tu bois ».
Pas « pourquoi tu cries ».
Pas « pourquoi tu nous fais honte ».
Pourquoi tu sens triste.
Neuf jours plus tard, Jo demanda de l’aide.
Ce ne fut pas spectaculaire.
Il ne devint pas soudainement un autre homme.
Il rechuta une fois.
Puis recommença.
Il travailla.
Il apprit à passer devant certains cafés sans entrer.
Il apprit à téléphoner lorsqu’il sentait revenir cette ancienne envie de tout envoyer promener.
Et parfois, pendant les premiers mois, Claire lui donnait Biscotte.
— Léa dit que ça marche.
Jo gardait l’ours sur ses genoux.
— C’est ridicule.
— Oui.
— Complètement ridicule.
— Absolument.
Mais il le gardait.
Puis Léa tomba malade.
Au début, ce furent des bleus.
Une fatigue étrange.
Des infections répétées.
Ensuite vinrent les examens, les couloirs, les chambres trop blanches, les adultes qui parlaient bas devant les enfants alors que les enfants avaient déjà compris.
Léa avait sept ans.
Elle passa plus d’un an entre traitements, retours à la maison et nouvelles hospitalisations.
Jo changea pendant ces mois-là plus qu’il ne l’avait fait en quarante années.
Il conduisait Claire lorsque son mari travaillait.
Il réparait les choses.
Il apportait des livres.
Il restait parfois assis deux heures près de Léa sans parler.
Elle lui disait :
— Tu vois ? Tu sais être calme.
— Ne raconte pas ça. J’ai une réputation.
Elle riait.
Puis elle serrait Biscotte contre elle.
Léa mourut avant ses neuf ans.
Après l’enterrement, Claire devint une femme dont les gestes semblaient normaux mais dont tout le reste avait changé.
Elle préparait du café.
Elle faisait les courses.
Elle répondait au téléphone.
Elle pouvait même rire.
Mais chaque objet de la maison semblait avoir gardé l’empreinte d’une enfant absente.
Un verre en plastique dans le placard.
Une marque de feutre sur un mur.
Une barrette derrière un meuble.
Et Biscotte.
Claire ne voulut jamais enterrer l’ours avec Léa.
Elle en avait eu honte au début.
Comme si conserver une peluche était une faiblesse.
Jo lui avait simplement dit :
— Garde-le.
Alors elle l’avait gardé.
Elle le posait souvent sur la banquette arrière de sa voiture.
Quand l’angoisse montait dans les embouteillages, sa main cherchait l’oreille rose.
Quand elle pensait trop fort à Léa, elle touchait le petit cœur cousu sous la patte.
Le siège enfant était resté dans la voiture longtemps après qu’il n’eut plus aucune utilité.
Personne n’osait demander pourquoi.
Claire avait fini par répondre d’elle-même :
— J’ai le droit d’avancer lentement.
Jo avait hoché la tête.
— Oui.
Son mariage ne survécut pas complètement au chagrin.
Ni elle ni son mari n’étaient de mauvaises personnes.
Ils étaient simplement devenus deux êtres qui souffraient différemment dans la même maison.
Après leur séparation, Jo fut celui qu’elle appelait les mauvaises nuits.
Il venait parfois avec deux cafés et ne disait rien.
Il réparait une poignée.
Changeait une ampoule.
S’asseyait dehors.
Quand Claire parlait, il écoutait.
Quand elle ne parlait pas, il restait.
C’était ainsi qu’il demandait pardon pour les années perdues.
Pas avec de grands discours.
Avec sa présence.
Le matin de l’accident, Claire avait envoyé une photo à son frère.
Elle participait à une collecte de jeux et de livres pour des enfants hospitalisés.
Sur la photo, des cartons remplissaient son coffre.
Biscotte était attaché sur la banquette arrière, à côté du vieux siège.
Jo avait répondu :
« Dis à Biscotte qu’il me doit toujours un café. »
Claire avait envoyé un visage qui riait.
Ce fut son dernier message.
Quarante minutes plus tard, un véhicule utilitaire glissa sur la route et percuta l’arrière de sa voiture.
Lorsque les secours trouvèrent le numéro d’urgence dans son téléphone, ils appelèrent Jo.
Leur mère était morte l’année précédente.
Claire n’avait jamais remplacé son contact.
Jo avait entendu :
— Votre sœur a eu un accident.
Il n’écouta presque pas la suite.
Lorsqu’il arriva, les ambulances quittaient déjà les lieux.
Il vit la voiture.
Il vit le siège.
Il ne vit pas Biscotte.
Alors il courut.
Voilà ce que personne, sur le bord de cette route, ne pouvait savoir.
L’homme qu’ils prenaient pour un voleur ne cherchait ni portefeuille, ni téléphone, ni bijoux.
Il cherchait un morceau de tissu usé.
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