Le silence de la maison après.
— Pendant onze ans, dit-il, je n’ai jamais pu passer devant un hôpital comme celui-ci sans regarder les fenêtres.
Il fixa la table.
— Aujourd’hui, pour la première fois, quelqu’un m’a fait signe.
Martine sentit sa gorge se serrer.
Marcel continua :
— J’ai compris quelque chose.
— Quoi ?
— Je croyais que je regardais ces fenêtres pour penser à ma fille.
Il secoua lentement la tête.
— En fait, j’attendais peut-être qu’un enfant regarde en retour.
Personne ne répondit.
Le médecin finit par dire :
— Vous savez ce qui compte énormément pour un enfant hospitalisé longtemps ?
Marcel releva la tête.
— Non.
— Avoir quelque chose à attendre.
Le médecin joignit les mains.
— Un jour précis. Une heure précise. Quelque chose qui lui rappelle que la semaine ne se résume pas aux soins.
Marcel réfléchit moins de trois secondes.
— Dimanche prochain ?
Martine sourit.
— Dimanche prochain.
Le dimanche suivant, à 14 h 45, Élodie était déjà devant la fenêtre.
Claire lui avait demandé toute la matinée de ne pas trop espérer.
— Tu sais, ma chérie, ils avaient peut-être une balade spéciale la semaine dernière.
Élodie avait répondu :
— Le monsieur avec la grande barbe a dit qu’il reviendrait.
— Il ne t’a rien dit.
— Je sais.
Elle avait souri.
— Mais je crois qu’il reviendra.
À 14 h 47 exactement, un grondement monta du boulevard.
Élodie se redressa dans son fauteuil.
Trente motos apparurent.
Claire mit une main sur sa bouche.
Les motards ralentirent.
Ils s’arrêtèrent.
Marcel descendit.
Il retira son casque.
Élodie leva une pancarte fabriquée avec un morceau de carton.
En lettres vertes maladroites, elle avait écrit :
BONJOUR MONSIEUR LE MOTARD.
Marcel pointa un doigt vers sa poitrine comme pour demander :
Moi ?
Élodie hocha vigoureusement la tête.
Il éclata de rire.
Élodie aussi.
Le lundi matin, Martine modifia le tableau.
Sourires : 2.
Une semaine plus tard, la pancarte disait :
MERCI D’ÊTRE REVENUS.
Puis :
J’AIME BIEN LE GRAND BARBU.
Quand Marcel lut celle-là, il posa une main sur son cœur et fit semblant de vaciller.
Les autres motards rirent.
Élodie rit tellement qu’elle toussa.
Claire eut d’abord peur.
Puis elle se mit à rire elle aussi.
À la fin d’octobre, le dimanche était devenu un rituel.
Un vrai rituel français, presque aussi incontournable que le poulet rôti chez les grands-parents ou le café après le déjeuner dominical.
À 14 h 30, les enfants qui pouvaient se déplacer réclamaient les fenêtres.
À 14 h 40, les parents regardaient l’heure.
À 14 h 45, même certaines infirmières trouvaient soudain une bonne raison de passer dans les chambres donnant sur le boulevard.
À 14 h 47, les moteurs arrivaient.
Jamais en avance.
Jamais en retard.
Marcel conduisait désormais la dernière moto.
Toujours à la même place.
Élodie disait que c’était « sa place à lui ».
Un dimanche, les motards arrivèrent avec une grande pancarte fixée à l’arrière de la moto de Marcel.
BONJOUR ÉLODIE. ON PENSE À TOI.
Élodie resta silencieuse.
Puis elle se tourna vers sa mère.
— Ils connaissent mon prénom.
Claire acquiesça.
Élodie regarda de nouveau la pancarte.
— Maman…
— Oui ?
— Ils reviennent vraiment pour moi.
Cette fois, elle pleura.
Pas de peur.
Pas de douleur.
Elle pleura comme pleurent parfois les personnes qui viennent de comprendre qu’elles comptent encore pour quelqu’un.
Martine nota quatre sourires supplémentaires ce jour-là.
En novembre, quelque chose changea dans le service.
Les motards ne saluaient plus seulement Élodie.
Ils saluaient toutes les fenêtres.
Un garçon de neuf ans fabriqua une pancarte :
MOI AUSSI J’AIME LES MOTOS.
Une adolescente écrivit :
VOUS FAITES TROP DE BRUIT MAIS REVENEZ QUAND MÊME.
Même les parents participaient.
Une grand-mère qui venait chaque dimanche avec un sac rempli de madeleines resta longtemps devant la fenêtre après le départ des motos.
Elle dit à Martine :
— Mon mari aurait adoré ça.
— Il faisait de la moto ?
— Non.
Elle sourit tristement.
— Il râlait contre les motards.
Puis elle regarda la rue vide.
— Comme quoi, on peut se tromper toute une vie sur des gens.
C’était devenu la phrase préférée de Martine.
Parce que les apparences avaient la vie dure.
Dans le quartier, certains habitants avaient d’abord protesté.
Trente hommes en cuir devant un hôpital ?
Des motos ?
Du bruit ?
Un monsieur avait même demandé à l’accueil si « ce genre de gens » avait vraiment sa place près des enfants.
Martine avait répondu :
— Venez dimanche à 14 h 47.
Il était venu.
Il n’avait plus jamais protesté.
Au contraire.
Trois semaines plus tard, il apportait un thermos de café aux motards.
C’était un ancien professeur de lettres à la retraite.
Soixante-huit ans.
Mocassins impeccables.
Écharpe en laine.
L’exact opposé de Marcel.
Le premier café fut gênant.
— Sans sucre ? demanda-t-il.
— Deux.
— Ah.
— Vous pensiez que les tatoués buvaient uniquement du café noir ?
Le professeur éclata de rire.
— J’avoue.
Marcel tendit son gobelet.
— Et moi je pensais que les profs mettaient toujours trop d’eau.
Ils devinrent amis.
En décembre, la direction de l’hôpital proposa officiellement au groupe de maintenir le rendez-vous.
Pas de grand événement.
Pas de communication tapageuse.
Pas de caméras dans les chambres.
Simplement cinq minutes chaque dimanche.
Le groupe vota.
À l’unanimité.
Le premier dimanche de décembre fut glacial.
Ils vinrent à vingt-quatre.
Le dimanche suivant, il pleuvait.
Ils vinrent à vingt-sept.
À Noël, beaucoup avaient des repas familiaux prévus à midi.
Certains habitaient à plus d’une heure.
Ils vinrent quand même.
Marcel avait déjeuné chez sa sœur à Issoire.
À 13 h 50, elle posa le fromage sur la table.
— Tu pourrais rester pour le café, une fois dans ta vie.
Marcel regarda sa montre.
— Pas aujourd’hui.
— Encore l’hôpital ?
— Encore.
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