Une fillette à la fenêtre a simplement levé la main… trente motards se sont arrêtés pour elle

Les mains croisées devant lui.

Philippe s’approcha.

— Marcel ?

— Oui ?

— On voudrait vous demander quelque chose.

Marcel releva les yeux.

— Est-ce que vous accepteriez de porter Élodie avec nous ?

Marcel resta figé.

— Vous êtes sûr ?

Philippe posa une main sur son épaule.

— Elle vous attendait tous les dimanches.

Marcel acquiesça.

Il porta le petit cercueil sur son épaule droite.

Les mots TENIR BON étaient visibles sur ses doigts.

Après la cérémonie, Claire lui donna une enveloppe.

À l’intérieur se trouvait un dessin d’Élodie.

Une grosse moto noire.

Un homme avec une barbe beaucoup trop longue.

Une petite fille à une fenêtre.

Et, écrit en vert :

MERCI D’AVOIR REGARDÉ EN HAUT.

Marcel resta seul dans sa voiture presque une heure avant de pouvoir repartir.

Le dimanche suivant, à 14 h 47, Martine se plaça devant la fenêtre de l’ancienne chambre d’Élodie.

Le lit était vide.

La chambre n’avait pas encore été attribuée.

Au loin, le grondement arriva.

Vingt-trois motos apparurent.

Elles s’arrêtèrent comme toujours.

Marcel descendit.

Sur l’arrière de sa moto, une nouvelle pancarte était fixée.

Martine la lut depuis le quatrième étage.

BONJOUR ÉLODIE. ON REGARDE TOUJOURS EN HAUT.

Elle posa une main contre la vitre.

En bas, Marcel leva la sienne.

Puis quelque chose bougea derrière la fenêtre voisine.

Un petit garçon venait d’arriver dans le service.

Six ans.

Huit semaines d’hospitalisation prévues.

Cheveux très courts.

Paire de lunettes rondes.

Il regardait les motos avec de grands yeux.

Sa mère l’aida à s’asseoir.

Le garçon leva timidement la main.

Marcel le vit.

Il se tourna vers les autres.

Vingt-trois mains se levèrent.

Le garçon sourit.

Le lendemain, Martine ajouta un nouveau prénom sur son tableau.

Mathis : 1.

Les dimanches continuèrent.

Les saisons aussi.

Les enfants changeaient.

Certaines chambres se vidaient pour de bonnes raisons.

D’autres pour des raisons qu’aucun soignant n’aime expliquer.

Les parents arrivaient avec leurs sacs trop pleins et repartaient parfois avec davantage de bagages qu’ils n’en avaient apporté.

Les infirmières changeaient.

Le petit bistrot en face de l’hôpital changea de propriétaire.

Le professeur retraité qui apportait le café aux motards finit même par acheter un casque.

À soixante-neuf ans.

Sa femme lui avait dit :

— Tu ne vas tout de même pas devenir motard à ton âge.

Il avait répondu :

— Justement. Si je ne le fais pas à mon âge, quand est-ce que je le fais ?

Marcel lui trouva une petite moto d’occasion.

Le premier dimanche où l’ancien professeur roula avec eux, il resta prudemment au milieu du groupe.

— Pas derrière moi, lui avait conseillé Marcel.

— Pourquoi ?

— Parce que derrière, on regarde trop les fenêtres.

Le professeur avait souri.

— C’est peut-être justement ce qu’il me faut.

Aujourd’hui encore, à 14 h 47, le groupe passe devant l’hôpital.

Ils sont parfois quinze.

Parfois vingt.

Parfois trente.

Ils ne connaissent pas toujours les enfants.

Ils ne savent pas leur maladie.

Ils ne demandent pas.

Ils regardent simplement les fenêtres.

Et quand une main apparaît, ils répondent.

Martine dit souvent qu’en vingt-trois ans de service, cette histoire lui a appris quelque chose qu’aucune formation professionnelle ne lui avait jamais enseigné.

On passe notre vie à classer les gens.

Le sérieux.

Le marginal.

Le respectable.

Le bizarre.

Le bon père de famille.

Le vieux monsieur bien habillé.

Le type tatoué dont on se méfie dans un parking.

On croit savoir qui ouvrira la porte.

Qui détournera les yeux.

Qui aidera.

Qui passera son chemin.

Et puis un dimanche après-midi, trente hommes que beaucoup auraient jugés en trois secondes arrêtent leurs motos pour répondre au geste d’une enfant qu’ils ne connaissent pas.

Un professeur retraité découvre qu’il s’était trompé sur eux.

Une sœur recommence à parler avec son frère d’une petite fille morte onze ans plus tôt.

Une mère comprend que sa fille ne disparaîtra pas simplement parce que le monde continue à tourner.

Et un homme qui avait passé onze ans à regarder les fenêtres découvre enfin pourquoi.

Sur le mur de la salle de repos, Martine conserve encore l’ancien tableau.

Il n’a aucune valeur administrative.

Personne ne l’a demandé.

Personne ne le facture.

Il est un peu rayé et le cadre en plastique commence à jaunir.

Tout en bas, dans un coin, on peut toujours lire :

Élodie : 214.

Et juste dessous :

Mathis : 1.

Puis d’autres prénoms.

D’autres chiffres.

D’autres vies.

Un dimanche récent, Martine a trouvé Marcel seul devant le distributeur de café après le passage des motos.

Il avait soixante ans désormais.

Sa barbe était presque entièrement blanche.

— Vous savez, lui dit-elle, Élodie aurait probablement fini par se moquer de cette barbe.

— Elle se moquait déjà.

— C’est vrai.

Ils sourirent.

Marcel regarda ses doigts.

Les lettres étaient de plus en plus effacées.

— J’ai longtemps cru que « tenir bon », ça voulait dire serrer les dents et continuer tout seul.

Martine attendit.

— Maintenant ?

Il leva les yeux vers les fenêtres du quatrième étage.

— Maintenant, je crois que ça veut surtout dire regarder autour de soi pendant qu’on avance.

À 14 h 47, un moteur redémarra dehors.

Puis un deuxième.

Puis vingt autres.

Marcel remit son casque.

Avant de sortir, il se retourna vers Martine.

— À dimanche.

Elle répondit :

— À dimanche.

Puis Marcel franchit les portes de l’hôpital, rejoignit les autres et reprit sa place à l’arrière du groupe.

La place d’où l’on voit le mieux ce qui reste derrière.

Et surtout les fenêtres.

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