Sa sœur soupira.
Puis elle regarda son frère.
Pendant onze ans, elle avait vu cet homme devenir silencieux chaque décembre.
Elle avait vu une chaise vide à chaque repas.
Elle avait entendu le prénom de Lucie de moins en moins souvent parce que toute la famille craignait de lui faire mal en le prononçant.
Elle posa finalement le fromage dans le réfrigérateur.
— Attends.
— Quoi ?
— Je viens avec toi.
Ce dimanche-là, elle resta sur le trottoir.
Quand Élodie leva la main depuis sa fenêtre, la sœur de Marcel éclata en sanglots.
— Elle est petite comme Lucie.
Marcel ne répondit rien.
Sa sœur glissa sa main dans la sienne.
Cela faisait onze ans qu’ils n’avaient pas parlé ensemble de Lucie.
Ils le firent pendant tout le trajet du retour.
En janvier, Élodie faiblit.
Elle dormait davantage.
Parfois, elle n’avait presque plus d’appétit.
Claire ne quittait plus l’hôpital que pour rentrer se doucher ou chercher des vêtements propres.
Philippe, qui travaillait comme chauffeur routier, avait cessé les longs trajets.
Le budget de la famille devenait serré.
Mais ni l’un ni l’autre ne se plaignait.
Quand on leur demandait comment ils tenaient, Claire répondait :
— On fait comme tout le monde.
Cette phrase, Martine la connaissait bien.
Les Français d’une certaine génération avaient été élevés comme ça.
On tient.
On ne dérange pas.
On fait ses comptes.
On garde les papiers dans une pochette.
On remercie quand quelqu’un apporte une quiche.
On dit « ça va » même quand ça ne va absolument pas.
Un soir, Martine trouva Claire seule devant un distributeur de café.
— Vous êtes épuisée.
Claire haussa les épaules.
— Ça ira.
Martine la regarda.
— Claire.
Cette fois, la jeune femme s’effondra.
— J’ai peur qu’elle parte et qu’après… plus rien.
Martine ne parla pas.
— Je sais que c’est idiot, continua Claire. Je sais que j’aurai les photos. Ses dessins. Ses vêtements. Mais j’ai peur que le monde reprenne normalement dès le lendemain.
Elle essuya ses joues.
— Que les gens aillent travailler. Qu’ils fassent leurs courses. Qu’ils râlent dans les bouchons. Et qu’elle ne soit plus là.
Martine posa une main sur son bras.
— Le monde reprend toujours.
Claire ferma les yeux.
Martine ajouta :
— Mais ça ne veut pas dire qu’il oublie.
Le dimanche suivant, Élodie était trop faible pour rester longtemps dans son fauteuil.
À 14 h 40, Claire demanda :
— Tu veux qu’on laisse tomber aujourd’hui ?
Élodie secoua la tête.
— Non.
— Tu es fatiguée.
— Ils vont venir.
Claire rapprocha le lit de la fenêtre avec l’aide d’une infirmière.
À 14 h 47, les motos apparurent.
Vingt-six cette fois.
Marcel leva la main.
Élodie tenta de lever la sienne.
Elle n’y arriva presque pas.
Claire prit doucement le poignet de sa fille.
Elle guida sa petite main.
Un mouvement.
Puis un autre.
En bas, Marcel vit immédiatement que quelque chose avait changé.
Il resta immobile.
Les autres motards aussi.
Après quelques secondes, Marcel confia son casque à l’homme placé à côté de lui.
Puis il traversa la chaussée.
Claire le vit entrer dans le hall.
Elle regarda Martine.
— Il monte ?
Martine hocha la tête.
Une autorisation avait été préparée plusieurs semaines auparavant au cas où Élodie demanderait un jour à le rencontrer.
Marcel entra dans la chambre sans blouson.
Il avait gardé son tee-shirt noir.
Sans les motos, sans le cuir et sans tout le groupe derrière lui, il semblait soudain presque timide.
Élodie ouvrit les yeux.
— Bonjour, monsieur le motard.
Marcel s’approcha.
— Bonjour, mademoiselle la fenêtre.
Un faible sourire apparut.
Il s’agenouilla près du lit.
Sa main était si grande qu’elle enveloppait presque entièrement celle d’Élodie.
Elle regarda les lettres sur ses doigts.
— Ça dit quoi ?
— « Tenir bon ».
— Pourquoi ?
Marcel réfléchit.
— Parce qu’il y a des jours où je ne savais faire que ça.
Élodie observa son visage.
— Vous étiez malade ?
— Non.
— Alors pourquoi ?
Marcel regarda Claire.
Puis il répondit :
— J’avais une petite fille.
Élodie comprit immédiatement.
Les enfants comprennent parfois ce que les adultes passent des heures à contourner.
— Elle est morte ?
Marcel hocha la tête.
— Oui.
— Elle avait quel âge ?
— Cinq ans.
Élodie serra légèrement son doigt.
— Vous étiez triste ?
Il eut un petit rire sans joie.
— Très.
— Encore maintenant ?
Marcel avala difficilement.
— Oui.
Élodie resta silencieuse.
Puis elle murmura :
— Alors vous pouvez penser à elle quand vous venez me faire coucou.
Marcel baissa la tête.
Ses épaules tremblèrent.
Claire détourna les yeux.
Même Martine, après vingt-trois ans de métier, sortit quelques secondes dans le couloir.
Quand elle revint, Marcel était toujours à genoux.
Élodie souriait.
Martine pensa immédiatement au tableau blanc.
Ce serait le numéro 214.
Deux jours plus tard, à 4 h 33 du matin, Élodie mourut.
Claire tenait sa main gauche.
Philippe tenait la droite.
Son petit bonnet jaune était posé sur sa tête.
Sur la table se trouvait une photo d’elle prise deux ans auparavant sur une patinoire municipale, dans une robe violette, les bras écartés, fière comme si elle venait de remporter les Jeux olympiques.
Martine resta avec eux longtemps.
Puis elle alla dans la salle de repos.
Elle regarda le tableau.
Élodie : 214.
Deux cent quatorze sourires.
Elle posa le feutre.
Et pour la première fois depuis des années, Martine pleura dans cette pièce.
Les funérailles eurent lieu quatre jours plus tard.
La famille avait souhaité quelque chose de simple.
Pas de grand discours.
Pas de mise en scène.
À la sortie, devant le cimetière, vingt-neuf motos attendaient.
Claire s’arrêta.
Marcel était là.
Blouson fermé.
Barbe soigneusement peignée.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






