Je croyais que l’histoire de Rémi avait trouvé sa fin lorsque j’avais posé cette quatrième gamelle dans ma cuisine.
Trois semaines plus tard, quelqu’un a frappé à ma porte et m’a demandé de lui rendre le chat de Marguerite.
Rémi dormait sur le vieux fauteuil près de la fenêtre.
À présent, il y passait presque tous ses après-midis, roulé en boule sur le coussin usé.
Il portait toujours sa petite écharpe verte.
J’avais essayé de la lui retirer une fois pour la laver.
Il s’était mis à tourner dans l’appartement en la cherchant, comme s’il avait perdu le dernier objet qui le reliait encore à Marguerite.
Depuis, je n’y touchais plus.
Je m’étais habituée à sa présence.
À ses pas silencieux dans le couloir.
À sa manière de s’asseoir devant moi lorsque je travaillais trop longtemps sans me lever.
Et surtout, à ce regard calme qu’il posait sur moi, comme s’il attendait de voir si j’allais encore choisir quelque chose de plus urgent que lui.
Ce matin-là, mes trois autres chats dormaient dans la chambre.
Rémi, lui, avait relevé la tête avant même que l’on frappe.
Trois coups légers.
Puis un quatrième, plus hésitant.
Quand j’ai ouvert, un homme d’une cinquantaine d’années se tenait sur le palier.
Il portait un manteau sombre, un sac de voyage et l’expression fatiguée de quelqu’un qui n’avait pas beaucoup dormi.
« Vous êtes la voisine de Marguerite ? »
J’ai acquiescé.
Son regard est passé au-dessus de mon épaule.
Il a immédiatement aperçu Rémi.
Le chat s’était levé sur le fauteuil.
Son dos s’était tendu.
« Je m’appelle Laurent », a dit l’homme. « Marguerite était ma mère. »
Je suis restée silencieuse.
Pendant huit ans, Marguerite m’avait parlé du marché, du temps, de ses rosiers, de Rémi et de mes chats.
Mais jamais d’un fils.
Laurent a regardé l’écharpe verte autour du cou de Rémi.
Ses yeux se sont remplis de quelque chose qu’il a essayé de cacher en baissant la tête.
« Je suis venu récupérer ce qui reste dans la maison », a-t-il repris. « Et je pensais prendre le chat avec moi. »
Derrière moi, Rémi a sauté du fauteuil.
Il n’est pas allé vers Laurent.
Il a reculé jusque dans le couloir.
Je me suis écartée pour laisser entrer l’homme.
Il a posé son sac près de la porte et s’est accroupi.
« Bonjour, Rémi. »
Le chat n’a pas bougé.
Laurent a tendu la main.
Rémi a tourné la tête, puis il est allé se cacher sous la table de la cuisine.
Le visage de Laurent s’est fermé.
« Il ne me connaît pas vraiment », a-t-il murmuré.
Je lui ai proposé un café.
Il a accepté.
Pendant que l’eau chauffait, aucun de nous ne savait quoi dire.
Je regardais la quatrième gamelle posée à côté des autres.
Je pensais à la caisse de transport.
Au refuge que j’avais failli appeler de nouveau.
Et à cette porte que j’avais finalement décidé de laisser ouverte.
Je savais que Rémi appartenait d’abord à Marguerite.
Mais depuis trois semaines, il faisait aussi partie de ma maison.
L’idée de le voir repartir me serrait la poitrine.
Pourtant, je ne voulais pas devenir cette personne qui garde un animal uniquement parce que la séparation lui fait peur.
J’ai posé deux tasses sur la table.
Laurent s’est assis en face de moi.
« Je ne savais pas qu’elle était malade à ce point », a-t-il dit.
Sa voix était basse.
« Elle ne me disait presque rien. »
« Vous vous appeliez souvent ? »
Il a secoué la tête.
Puis il a entouré sa tasse de ses deux mains.
« Nous étions fâchés. Depuis longtemps. »
Je n’ai pas demandé pourquoi.
Il a fini par parler tout seul.
Après la mort de son père, Laurent avait voulu que Marguerite vende la maison pour vivre plus près de lui.
Elle avait refusé.
Il avait insisté.
Elle avait cru qu’il cherchait à décider à sa place.
Lui avait cru qu’elle préférait sa maison à son propre fils.
Quelques phrases avaient été prononcées trop vite.
D’autres n’avaient jamais été dites.
Les appels s’étaient espacés.
Puis chacun avait attendu que l’autre fasse le premier pas.
« Au début, je pensais que cela durerait quelques jours », a expliqué Laurent. « Après, quelques semaines. Ensuite, j’ai commencé à avoir honte de rappeler. »
Il regardait sa tasse.
« Plus le temps passait, plus le silence devenait difficile à traverser. »
Je pensais à Marguerite qui restait devant les boîtes aux lettres une fois la conversation terminée.
À ses questions sur mes chats.
À ces cinq minutes que je ne lui avais presque jamais accordées.
Le silence peut prendre beaucoup de place.
Parfois, il finit par remplir une maison entière.
« Comment avez-vous appris sa mort ? » ai-je demandé.
« Une personne qui passait régulièrement chez elle a trouvé mon numéro dans un carnet. Elle m’a appelé. »
Il a marqué une pause.
« Quand je suis arrivé, l’enterrement avait déjà eu lieu. »
Je n’ai pas su quoi répondre.
Laurent a regardé vers la cuisine.
Rémi était toujours caché sous la table.
Seul le bout de son écharpe dépassait.
« Ma mère adorait ce chat », a-t-il dit. « Je voudrais au moins faire cela correctement. »
« Vous avez d’autres animaux ? »
« Non. »
« Vous habitez où ? »
« Dans un appartement, à presque quatre heures d’ici. »
« Vous travaillez souvent ? »
Il m’a regardée, surpris par mes questions.
« Je pars tôt et je rentre tard. Mais je pourrais m’organiser. »
Il parlait avec bonne volonté.
Pourtant, au fond de moi, quelque chose résistait.
Rémi n’était pas un objet que l’on emportait pour réparer un regret.
Il n’était pas un souvenir que Laurent pouvait ranger dans son appartement avec les photos et les affaires de sa mère.
Mais je ne pouvais pas lui dire cela aussi brutalement.
Je me suis levée et j’ai pris le petit dictaphone dans le tiroir.
Depuis la première nuit, je l’y gardais avec le mot de Marguerite.
« Il y avait ceci dans le cabas de Rémi. »
Laurent l’a pris.
« Vous l’avez écouté ? »
« Oui. Elle parlait à Rémi. »
Il a appuyé sur le bouton.
La voix de Marguerite a de nouveau rempli la cuisine.
« Rémi, si un jour je ne rentre pas, ne crois pas que je t’ai abandonné parce que je le voulais… »
Laurent a fermé les yeux.
Lorsque Marguerite a parlé des gamelles que je laissais dehors, il m’a regardée.
Puis la dernière phrase est arrivée.
« N’aie pas peur, mon petit. Parfois, l’amour change simplement d’adresse. »
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