Le chat de Marguerite, la porte restée ouverte et l’amour qui changea d’adresse

Laurent a arrêté l’enregistrement.

Pendant quelques secondes, nous n’avons entendu que le tic-tac de l’horloge.

Puis il a baissé la tête.

Ses épaules se sont mises à trembler.

Il pleurait sans bruit.

Je me suis levée pour lui apporter un mouchoir.

Rémi est sorti lentement de sous la table.

Il s’est approché de Laurent, mais il est resté à bonne distance.

Laurent ne lui a pas tendu la main cette fois.

Il a simplement posé sa paume à plat sur le sol.

« Je suis désolé », a-t-il murmuré.

Je ne savais pas s’il parlait au chat, à sa mère ou à lui-même.

Peut-être aux trois.

Rémi a reniflé ses doigts.

Puis il a reculé et s’est assis près de ma chaise.

Laurent a essuyé ses joues.

« Elle vous l’avait confié », a-t-il dit.

« Je crois qu’elle espérait que je le garderais. »

« Et vous le voulez ? »

J’ai regardé Rémi.

Il avait recommencé à fixer la porte d’entrée.

Il le faisait moins souvent qu’au début.

Mais certains jours, surtout lorsque la lumière tombait comme les après-midis où Marguerite venait prendre un café, il reprenait sa place devant le seuil.

« Oui », ai-je répondu. « Je le veux. »

Laurent a hoché la tête.

Je m’attendais à ce qu’il proteste.

Au lieu de cela, il a regardé le vieux fauteuil.

« Elle s’asseyait là ? »

« Toujours. »

Il s’est approché du fauteuil et a posé la main sur le dossier.

« Chez elle, elle avait presque le même. Mon père s’en plaignait parce qu’il grinçait. Elle refusait de le jeter. »

Un petit sourire est apparu sur son visage.

Le premier depuis son arrivée.

« Quand j’étais enfant, elle me lisait des histoires dans ce fauteuil. Même quand j’étais assez grand pour lire tout seul. »

Il est resté debout un moment.

Puis il a remis son manteau.

« Je ne prendrai pas Rémi. »

J’ai senti mon souffle se relâcher.

« Mais j’aimerais pouvoir le revoir de temps en temps. »

« Bien sûr. »

Il a hésité.

« Et peut-être… si cela ne vous dérange pas… pourriez-vous m’accompagner dans la maison de ma mère ? »

La maison mitoyenne était restée fermée depuis sa mort.

Chaque fois que je passais devant sa porte, je détournais les yeux.

Je n’avais pas encore réussi à regarder les rideaux tirés sans imaginer Marguerite derrière.

Nous avons laissé Rémi dans mon appartement et nous sommes sortis.

Laurent a ouvert la maison avec une petite clé.

L’odeur m’a frappée dès l’entrée.

Du savon, du café froid et cette légère odeur de laine qui restait toujours sur les vêtements de Marguerite.

Tout était encore en place.

Son cabas pendait derrière la porte.

Une paire de chaussures était soigneusement alignée contre le mur.

Sur la table du salon, une tasse attendait près d’un livre fermé.

Comme si Marguerite avait seulement quitté la pièce quelques minutes.

Laurent avançait lentement.

Il touchait les meubles du bout des doigts.

Dans la cuisine, il a ouvert un placard.

À l’intérieur, il y avait plusieurs boîtes en métal.

« Elle gardait tout », a-t-il soufflé.

Il en a ouvert une.

Elle contenait des boutons.

Une autre était remplie de cartes postales.

Dans la troisième, nous avons trouvé des dizaines de lettres attachées avec un ruban rouge.

Toutes portaient le prénom de Laurent.

Certaines enveloppes étaient fermées.

D’autres ne l’étaient pas.

Aucune n’avait été envoyée.

Laurent a pris la première.

La date remontait à presque six ans.

Il a lu quelques lignes, puis il a dû s’asseoir.

Marguerite y parlait de son jardin.

D’une fuite sous l’évier.

D’un gâteau qu’elle avait raté.

Elle écrivait qu’elle espérait qu’il allait bien.

Qu’elle voulait l’appeler, mais qu’elle avait peur qu’il ne réponde pas.

Dans une autre lettre, elle racontait avoir aperçu un homme dans la rue qui marchait comme lui.

Elle l’avait suivi pendant plusieurs mètres avant de comprendre que ce n’était pas son fils.

« Pourquoi ne les a-t-elle jamais envoyées ? » a demandé Laurent.

Je n’avais pas de réponse.

Sur la table, j’ai remarqué un carnet.

La couverture était décorée d’un petit chat dessiné au stylo.

À l’intérieur, Marguerite notait les dépenses pour Rémi, ses rendez-vous, les aliments qu’il préférait et les jours où il refusait de manger.

À la dernière page, elle avait écrit plusieurs noms.

Le mien figurait en premier.

En dessous, il y avait celui de Laurent, accompagné de son numéro.

Puis une phrase :

« S’ils se rencontrent un jour, j’espère que Rémi saura faire ce que je n’ai pas réussi à faire. »

Laurent a relu la phrase plusieurs fois.

« Elle voulait que je vienne ici », a-t-il dit.

« Je pense qu’elle voulait surtout que vous ne soyez plus seul avec votre colère. »

Il a levé les yeux vers moi.

« Elle vous parlait de moi ? »

« Jamais. »

Son visage s’est assombri.

« Peut-être parce que cela lui faisait trop mal. »

Nous avons passé l’après-midi dans la maison.

Laurent triait les papiers.

Je pliais les vêtements de Marguerite.

Chaque objet racontait une partie d’elle que je n’avais pas connue.

Dans une commode, nous avons trouvé des photographies de Laurent enfant.

Sur l’une d’elles, il avait sept ou huit ans et tenait un chat noir contre lui.

Marguerite se tenait derrière, beaucoup plus jeune, les cheveux attachés dans un foulard.

Au dos, elle avait écrit :

« Mon garçon veut sauver tous les animaux du quartier. »

Laurent a laissé échapper un rire triste.

« J’avais oublié ce chat. Il s’appelait Moka. Je l’avais trouvé sous un banc. »

« Comme Marguerite a trouvé Rémi sous sa voiture. »

Il a acquiescé.

« Je croyais qu’elle et moi n’avions plus rien en commun. »

En fin d’après-midi, nous sommes revenus chez moi.

Lorsque j’ai ouvert la porte, Rémi se tenait dans l’entrée.

Il a regardé Laurent.

Puis il a aperçu la petite boîte en métal que celui-ci portait.

C’était la boîte de boutons de Marguerite.

Rémi s’est approché.

Il s’est frotté contre le bas du pantalon de Laurent.

Une seule fois.

Puis il est allé s’installer sur le vieux fauteuil.

Laurent a souri.

« Je vais considérer cela comme un début. »

Pendant les semaines suivantes, il est revenu chaque samedi.

Au début, il venait uniquement pour vider la maison.

Puis il a commencé à rester pour le café.

Il apportait parfois des biscuits dans une petite boîte.

La première fois, je n’ai rien dit.

J’ai simplement posé la boîte sur la table, à l’endroit où Marguerite déposait toujours la sienne.

Rémi n’allait pas immédiatement vers lui.

Mais il ne se cachait plus.

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