Une fillette à la fenêtre a simplement levé la main… trente motards se sont arrêtés pour elle

Une fillette malade a levé la main vers trente motards sous sa fenêtre — l’un d’eux s’est arrêté, et tout a basculé

À 14 h 47, ce dimanche de septembre, Élodie posa ses deux petites mains contre la vitre du quatrième étage.

En bas, trente motos passaient lentement sur le boulevard qui longeait l’hôpital pédiatrique de Clermont-Ferrand.

Elle leva une main.

Un tout petit signe.

Presque rien.

Elle ne pensait pas qu’on la verrait.

Après tout, depuis treize dimanches, Élodie regardait le monde passer derrière cette même fenêtre sans que le monde semble jamais regarder dans sa direction.

Sa mère, Claire, se tenait derrière le fauteuil roulant.

À trente-six ans, Claire avait déjà ce visage que certaines femmes n’ont qu’à soixante : des cernes que le sommeil ne suffit plus à effacer, quelques mèches blanches apparues trop tôt, et cette façon de sourire avec la bouche quand les yeux n’en ont plus la force.

Élodie avait sept ans.

Elle suivait depuis plus d’un an un traitement contre une forme très agressive de cancer.

Elle avait connu les perfusions, les chambres stériles, les examens au milieu de la nuit, les repas sans goût, les cheveux sur l’oreiller, les médecins qui entraient en parlant doucement et les adultes qui sortaient dans le couloir pour pleurer sans être vus.

Trois mois plus tôt, les traitements avaient cessé d’agir.

Les médecins avaient expliqué à Claire et à son mari Philippe qu’ils allaient désormais privilégier le confort d’Élodie.

Claire avait compris immédiatement.

Philippe aussi.

Élodie, elle, avait simplement demandé :

— Ça veut dire que je n’aurai plus les médicaments qui me donnent envie de vomir ?

Claire lui avait caressé la joue.

— Moins, ma chérie.

Élodie avait hoché la tête.

Le lendemain, elle avait cessé de sourire.

Au quatrième étage, une infirmière de cinquante-quatre ans, Martine Delmas, tenait depuis des années un petit tableau blanc dans la salle de repos.

C’était son idée à elle.

Rien d’officiel.

Rien de médical.

Elle y inscrivait simplement les petits moments qui rendaient une journée supportable : un enfant qui avait mangé trois cuillères de compote, un autre qui avait réussi à marcher jusqu’au couloir, un troisième qui avait ri devant une vieille émission de télévision.

À côté du prénom d’Élodie, Martine avait écrit :

Sourires : 0.

Le chiffre n’avait pas bougé depuis quatre-vingt-onze jours.

Ce dimanche-là, Élodie avait entendu les moteurs avant de voir les motos.

Un grondement profond était remonté depuis le boulevard.

Elle avait tourné la tête vers sa mère.

— Maman… tu peux me mettre près de la fenêtre ?

Claire avait poussé le fauteuil.

Élodie s’était approchée de la vitre.

En bas, les motos roulaient deux par deux.

C’étaient les membres d’un petit groupe de motards du Puy-de-Dôme qui se faisaient appeler Les Veilleurs d’Auvergne.

Des mécaniciens.

Des chauffeurs.

Un ancien facteur.

Deux maçons à la retraite.

Un artisan plombier.

Un cuisinier.

Trois anciens militaires.

Des hommes entre quarante-cinq et soixante-dix ans, pour la plupart.

Ce dimanche-là, ils revenaient d’une balade annuelle durant laquelle ils déposaient des fleurs au monument aux morts d’un village voisin.

À l’arrière du groupe roulait Marcel Renaud.

Cinquante-neuf ans.

Presque deux mètres.

Un crâne rasé.

Une barbe grise épaisse.

Des avant-bras couverts de tatouages anciens, certains devenus bleutés avec le temps.

Sur ses doigts, deux mots à moitié effacés :

TENIR BON.

Marcel avait travaillé trente-deux ans comme mécanicien poids lourds.

Il avait connu les réveils à cinq heures, les mains noires de cambouis, les fiches de paie qu’on posait sur la table de la cuisine et les vacances qu’on repoussait parce que la chaudière venait encore de tomber en panne.

Il avait aussi perdu sa fille.

Lucie.

Cinq ans.

Une leucémie.

C’était onze ans auparavant.

Depuis, Marcel avait une habitude que personne dans son groupe ne commentait plus.

Chaque fois qu’ils passaient devant un hôpital pour enfants, il levait les yeux vers les fenêtres.

Toujours.

Comme s’il cherchait quelqu’un.

Comme s’il savait très bien que personne ne l’attendait.

Ce dimanche-là, il regarda le quatrième étage.

Et il vit Élodie.

Petit bonnet jaune.

Visage pâle.

Main levée.

Marcel ralentit.

Puis il arrêta sa moto.

En plein boulevard.

Les vingt-neuf hommes devant lui roulèrent encore quelques mètres avant que l’un d’eux regarde dans son rétroviseur.

Puis un autre.

Les moteurs se coupèrent les uns après les autres.

Marcel retira son casque.

Il leva son immense main droite.

Et il fit exactement le même geste qu’Élodie.

Lentement.

Doucement.

Un petit signe de la main.

Au quatrième étage, Élodie resta immobile une seconde.

Puis sa bouche s’ouvrit sur quelque chose que Claire n’avait plus vu depuis des mois.

Un sourire.

Un vrai.

Pas celui qu’elle fabriquait pour rassurer son père.

Pas celui qu’elle offrait poliment aux infirmières.

Un sourire d’enfant.

Claire porta ses deux mains à son visage.

Elle pleurait.

En bas, les autres motards comprirent enfin ce que Marcel regardait.

Un homme descendit de sa moto.

Puis un deuxième.

Puis cinq.

Puis tous.

Trente hommes en cuir, certains avec des barbes épaisses, des tatouages, des bottes usées et cette apparence qui, dans une galerie commerciale, aurait probablement fait serrer un sac à main un peu plus fort.

Ils se tournèrent vers le quatrième étage.

Ils retirèrent leurs casques.

Et trente mains se levèrent.

Élodie éclata de rire.

Martine Delmas entendit le bruit depuis le poste des infirmières.

Une jeune collègue arriva presque en courant.

— Martine, viens voir.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— La petite de la 412.

Martine se leva immédiatement.

Quand elle arriva à la porte, elle vit Claire derrière le fauteuil roulant, les joues trempées.

Puis elle vit Élodie.

Elle souriait tellement fort qu’elle en plissait les yeux.

Martine regarda dehors.

Trente motards faisaient signe vers la fenêtre.

Dans deux chambres voisines, d’autres enfants avaient remarqué la scène.

Quelques secondes plus tard, deux petits visages apparurent derrière d’autres vitres.

Puis un troisième.

Les motards se mirent à saluer chaque fenêtre.

Sans savoir qui se trouvait derrière.

Sans connaître aucun prénom.

Simplement parce qu’une petite main s’était levée.

Quatre minutes plus tard, ils repartirent.

Martine retourna dans la salle de repos.

Elle prit son feutre rouge.

Elle effaça le zéro à côté du prénom d’Élodie.

Elle écrivit :

Sourires : 1.

Elle pensait que l’histoire s’arrêterait là.

Elle se trompait.

À 15 h 40, un agent d’accueil de l’hôpital appela le service.

— Martine ? Il y a un monsieur en bas qui demande à parler à quelqu’un du quatrième étage.

— Quel monsieur ?

Un silence.

— Le grand motard avec la barbe.

Marcel était revenu seul.

Dans le hall, il avait retiré son blouson de cuir avant même de s’approcher du comptoir.

Il le tenait plié sur son bras.

Quand Martine descendit avec le médecin responsable du service, Marcel resta debout.

— Bonjour.

Sa voix était étonnamment douce.

— C’est vous qui étiez sur la route ?

— Oui.

Il regarda ses grosses chaussures comme un collégien convoqué chez le proviseur.

— Je ne veux pas déranger la petite. Je ne veux même pas connaître son dossier. Mais mes copains et moi… enfin…

Il s’éclaircit la gorge.

— On voulait savoir si on pouvait faire quelque chose.

Le médecin demanda :

— Quel genre de chose ?

Marcel resta silencieux quelques secondes.

Puis il raconta Lucie.

Sa petite fille.

Les couloirs d’un hôpital.

Les nuits sur une chaise.

Les gobelets de café tiède.

Les phrases qu’on répète à son épouse parce qu’on ne sait plus quoi dire.

Les anniversaires qu’on fête malgré tout.

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