Ils les traitaient de voyous à cause de leurs blousons noirs… puis cinq motards ont risqué leur vie pour sauver vingt-trois enfants
Un homme, les deux avant-bras couverts de sang, remonta la pente en portant une petite fille de six ans contre sa poitrine.
Il la posa doucement sur le bitume, à côté de vingt-deux autres enfants assis en rang, certains en larmes, d’autres muets de peur.
Puis il se retourna.
Et il redescendit vers le car.
— Monsieur ! Arrêtez ! cria quelqu’un. Les secours arrivent !
Il continua.
— Votre bras ! Vous êtes blessé !
Il ne se retourna même pas.
Je m’appelle Michel Lenoir. J’avais cinquante-huit ans à l’époque et je conduisais un camion-citerne pour une petite entreprise de livraison d’eau dans l’Isère.
Ce jeudi-là, peu après seize heures, je remontais une route étroite du Vercors quand j’ai aperçu cinq motos arrêtées sur le bas-côté.
Moteurs coupés.
Casques posés sur les selles.
Personne autour.
J’ai d’abord pensé à une panne.
Puis j’ai vu la glissière de sécurité éventrée.
Et, quarante mètres plus bas, entre deux grands hêtres, un car scolaire couché sur le flanc.
L’avant dépassait presque dans le vide.
Derrière, la pente continuait encore longtemps avant le fond du ravin.
La trappe de secours du toit était ouverte.
Une vitre arrière avait explosé.
Et des cris d’enfants remontaient jusqu’à la route.
Il y a des sons que l’on oublie.
Celui-là, jamais.
Cinq hommes en blousons de cuir descendaient déjà vers le car.
Quelques minutes plus tôt, en les croisant dans un village, j’avais eu exactement la réaction que beaucoup de gens de ma génération auraient eue.
Je les avais regardés dans mon rétroviseur.
Grosses motos.
Barbes grisonnantes.
Tatouages.
Blousons noirs.
Et j’avais pensé :
« Encore une bande qui fait du bruit pour se faire remarquer. »
À cinquante-huit ans, on croit parfois avoir assez vécu pour savoir reconnaître les gens d’un seul coup d’œil.
Ce jour-là, j’ai compris à quel point on peut se tromper.
Le plus grand des cinq descendait en premier.
Un colosse d’une cinquantaine d’années, épaules énormes, cheveux gris coupés court.
Il avait retiré son blouson et l’avait enroulé autour de son avant-bras gauche.
Quand j’ai compris pourquoi, j’ai senti mon ventre se nouer.
Il frappait avec ce bras dans les vitres encore intactes du car.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Le verre éclatait.
Puis son autre main disparaissait à l’intérieur pour en ressortir avec un enfant.
Je suis resté immobile quatre secondes.
Peut-être cinq.
J’en ai honte encore aujourd’hui.
Puis mes jambes ont enfin compris avant ma tête.
J’ai sauté de mon camion et je suis passé sous la glissière.
La pente était raide, couverte de pierres, de racines et de feuilles sèches.
En descendant, je glissais plus que je ne marchais.
Quand j’ai atteint le car, trois motards étaient déjà à l’intérieur.
Deux autres formaient une chaîne humaine sur la pente.
Un enfant sortait.
Puis un autre.
Puis un autre.
Ils les faisaient remonter vers la route et les asseyaient loin du bord.
J’ai aperçu le conducteur.
Un homme d’une soixantaine d’années.
Affaissé derrière son volant.
Inconscient.
Mais vivant.
Il y avait vingt-trois enfants à bord.
Des élèves de primaire qui revenaient d’une sortie scolaire dans une ferme pédagogique.
Vingt-trois enfants.
Cinq motards.
Un conducteur inconscient.
Et personne ne savait combien de temps les deux arbres coincés sous le car pourraient encore retenir plusieurs tonnes de métal.
Toutes les deux ou trois minutes, un bruit montait.
Un craquement.
Un grincement.
Le châssis avançait de quelques centimètres.
Les arbres pliaient.
Le car allait tomber.
Et trois hommes étaient toujours dedans.
Le grand motard s’appelait Gérard Vautrin.
Mais ses amis l’appelaient « La Clé ».
Pourquoi ?
Parce qu’il avait passé presque toute sa vie dans un garage.
À cinquante-deux ans, il réparait encore des moteurs dans un petit atelier près de Grenoble.
Des mains énormes.
Des doigts tordus par l’arthrose.
Un dos abîmé.
Une vieille cicatrice au menton.
Le genre d’homme devant lequel certaines personnes changent de trottoir.
Ses quatre compagnons n’étaient pas très différents.
Daniel était plombier.
Patrick, menuisier.
Marcel, ancien facteur fraîchement retraité.
Et Karim, le plus jeune, travaillait dans le bâtiment.
Le dimanche, ils roulaient ensemble.
Parfois ils organisaient une collecte pour des familles en difficulté.
Parfois ils apportaient des jouets à une petite structure accueillant des enfants malades.
Mais ils n’en parlaient jamais beaucoup.
Ils avaient grandi dans une époque où l’on ne photographiait pas chaque bonne action pour la montrer aux autres.
On faisait.
Puis on rentrait chez soi.
Ils étaient cinq hommes ordinaires.
Avec leurs divorces, leurs crédits, leurs douleurs aux genoux, leurs enfants qu’ils voyaient moins qu’ils ne l’auraient voulu et leurs vieux parents qu’il fallait désormais accompagner chez le médecin.
Gérard roulait toujours en dernier.
Jamais devant.
Jamais au milieu.
Toujours derrière les autres.
Des mois plus tard, je demanderais à Marcel pourquoi.
Il me répondrait :
— Gérard dit qu’en restant derrière, il voit tout. Si quelque chose arrive, il veut être le dernier à passer devant.
Ce jour-là, il avait pourtant été le premier à descendre.
Daniel entra dans le car par la trappe du toit.
Il atterrit au milieu des cartables, des gourdes, des manteaux et des boîtes à goûter renversées.
Une petite fille répétait, très calmement :
— Il faut nous aider, monsieur. Il faut nous aider, monsieur.
Encore et encore.
Daniel m’a dit plus tard que c’était cette voix-là qui l’avait empêché de paniquer.
Il avait envie de lui répondre :
« Oui, ma puce. »
Mais aucun son ne sortait.
Alors il s’est mis au travail.
Enfant après enfant.
Main après main.
Patrick se tenait plus haut sur la pente et les récupérait.
Au bout de quelques minutes, ses avant-bras étaient entaillés par le verre.
Il ne s’en était même pas rendu compte.
Il posa le huitième enfant sur la route, vit une tache rouge sur son manteau et demanda :
— Tu saignes ?
Le garçon secoua la tête.
Patrick regarda alors ses propres mains.
Le sang venait de lui.
Marcel, l’ancien facteur, était resté en haut.
Il alignait les enfants sur la chaussée comme il avait autrefois aligné des centaines de lettres dans les cases de tri.
Il retira son blouson.
Puis sa chemise.
Il déchira le tissu en bandes pour entourer le front d’une fillette et le bras d’un garçon.
Imaginez la scène.
Un homme de soixante ans passés, en débardeur, ventre rond, bras tatoués, moustache grise, donnant des consignes d’une voix étonnamment douce.
— Toi, tu restes assis.
— Toi, tu tiens la main de ta copine.
— Personne ne retourne vers le bord.
— Les grands, vous rassurez les petits.
Il ressemblait davantage à un vieux dur sorti d’un café de routiers qu’à quelqu’un à qui l’on confierait vingt-trois enfants.
Et pourtant, durant ces minutes-là, ils l’écoutaient tous.
Karim travaillait près de l’avant du car.
C’était là que les dégâts étaient les plus importants.
Trois enfants étaient coincés sous un siège arraché.
Gérard se coucha sur le dos.
Il plaça ses bottes contre la structure métallique.
Puis il poussa.
Le siège se souleva de quelques centimètres.
— Maintenant ! cria-t-il.
Karim tira le premier enfant.
Puis le deuxième.
Puis le troisième.
À chaque mouvement, le car glissait.
Un centimètre.
Puis encore un.
L’écorce des arbres se déchirait sous le poids.
Dix-sept enfants dehors.
Dix-huit.
Dix-neuf.
Vingt.
Vingt et un.
Vingt-deux.
Il en restait un.
Un petit garçon de sept ans coincé près du tableau de bord, sous les jambes du conducteur.
Il était presque à l’endroit le plus dangereux du car.
Juste au-dessus du ravin.
Gérard regarda Karim.
— Sors.
Karim crut avoir mal entendu.
— Quoi ?
— Sors.
— Pas sans toi.
Gérard le fixa.
— Tu montes et tu aides les autres.
— Gérard…
— Karim. Sors.
Il y avait dans sa voix quelque chose qui ne laissait aucune place à la discussion.
Karim regarda le petit garçon.
Puis Gérard.
Il serra les dents et remonta vers la trappe.
Gérard resta seul.
Seul avec un enfant coincé.
Un conducteur inconscient.
Et un car qui glissait vers le vide.
J’étais sur la pente lorsqu’un bruit sec retentit.
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