Enchaînée au pied d’un arbre, elle remua pourtant la queue en voyant enfin quelqu’un approcher

Enchaînée à un pin, épuisée et sur le point de mettre bas, cette chienne a remué la queue quand nous l’avons trouvée… puis tout a basculé.

— Attends.

Marc venait de lever le poing devant moi.

Je me suis immobilisé au milieu des fougères, un pied encore suspendu au-dessus d’une branche morte.

Nous étions à près d’un kilomètre de la piste forestière, dans un secteur isolé du Vercors que nous parcourions régulièrement pour vérifier les chemins, les départs de feu et les véhicules abandonnés.

Marc Delmas avait cinquante-trois ans et plus de vingt ans de patrouille derrière lui.

Quand il disait « attends », je ne discutais pas.

— Tu entends ?

Au début, je n’entendais que les arbres.

Le vent dans les pins.

Quelques oiseaux.

Puis le silence.

Et enfin, très loin en contrebas, un son si faible que j’ai d’abord cru l’imaginer.

Un gémissement.

Court.

Cassé.

Puis plus rien.

Marc m’a regardé.

Nous avons attendu.

Quelques secondes plus tard, le bruit est revenu.

Cette fois, aucun doute.

Quelque chose était vivant là-dessous.

Et quelque chose appelait.

Je m’appelle Julien Morel. J’avais trente-deux ans à l’époque et je travaillais depuis six ans dans une unité chargée de surveiller plusieurs zones forestières et rurales.

J’avais entendu des animaux blessés.

Des chiens perdus.

Des chevreuils coincés dans des clôtures.

Mais ce son-là était différent.

Ce n’était pas un cri de panique.

C’était le bruit d’un être épuisé.

Comme s’il avait déjà appelé cent fois.

Comme s’il ne lui restait presque plus assez de force pour essayer une cent-unième fois.

Nous avons quitté le sentier.

La pente était raide, couverte de ronces et de pierres humides. Nous descendions lentement, en suivant le son.

Plus nous approchions, plus les petits gémissements devenaient fréquents.

Et il y avait quelque chose de terrible là-dedans.

On aurait dit que l’animal nous avait entendus.

Qu’il comprenait enfin que quelqu’un venait.

Alors il dépensait le peu d’énergie qui lui restait pour nous guider jusqu’à lui.

Marc s’est arrêté devant un rideau de jeunes sapins.

Il a écarté deux branches.

Puis il n’a plus bougé.

Je suis arrivé derrière lui.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il s’est simplement décalé.

Et je l’ai vue.

Une chienne.

Brune et blanche.

De taille moyenne, avec une tête large, un museau couvert de poussière et des côtes que l’on distinguait immédiatement sous son pelage.

Mais ce qui frappait le plus, c’était son ventre.

Énorme.

Elle était gestante.

Et visiblement très proche de la mise bas.

Elle était assise au pied d’un vieux pin.

Pas parce qu’elle avait choisi cet endroit.

Parce qu’elle n’avait pas le choix.

Une grosse chaîne métallique entourait le tronc.

L’autre extrémité était fixée à son collier.

J’ai d’abord pensé que la longueur de la chaîne me trompait.

Alors je me suis approché d’un pas.

Non.

Elle faisait à peine soixante centimètres.

Peut-être moins.

Assez pour permettre à la chienne de s’asseoir.

Assez pour qu’elle puisse tourner difficilement autour du tronc.

Mais pas assez pour qu’elle puisse s’allonger correctement avec son ventre.

Elle pouvait plier les pattes.

Elle pouvait se pencher.

Elle ne pouvait pas étendre tout son corps sur le sol.

À moins d’un mètre d’elle se trouvait un bidon d’eau en plastique.

Renversé.

Vide.

Juste à côté, une vieille gamelle en métal.

Elle aussi vide.

La gamelle était assez proche pour que la chienne puisse la voir.

Mais trop loin pour qu’elle puisse l’atteindre.

Marc a lâché un juron à voix basse.

Je ne lui ai pas répondu.

Parce que je venais de comprendre.

Cette chienne ne s’était pas accrochée quelque part accidentellement.

Quelqu’un l’avait amenée ici.

Quelqu’un avait apporté une chaîne.

Quelqu’un avait choisi cet arbre.

Quelqu’un avait fermé le cadenas.

Puis cette personne était repartie.

La chienne a levé la tête.

Je me suis arrêté.

Dans ce genre de situation, on ne sait jamais comment réagira un animal terrifié.

Même le chien le plus doux peut tenter de se défendre s’il souffre.

Je me suis accroupi à plusieurs mètres d’elle.

— Doucement… Ça va aller.

Elle m’a regardé.

Ses yeux étaient creusés par la fatigue.

Elle n’a pas aboyé.

Elle n’a pas montré les dents.

Elle a seulement laissé échapper ce petit gémissement que nous entendions depuis le sentier.

Puis sa queue a bougé.

Une fois.

Faiblement.

Dans la poussière.

J’ai senti quelque chose se serrer dans ma poitrine.

Elle était enfermée là depuis je ne savais combien de temps.

Sans pouvoir dormir normalement.

Sans pouvoir boire.

Avec sept ou huit vies, peut-être davantage, qui bougeaient dans son ventre.

Et quand deux inconnus sont apparus devant elle, son premier réflexe n’a pas été la méfiance.

Elle a remué la queue.

Comme si elle voulait dire :

« Vous êtes venus. »

Marc s’est tourné vers moi.

— Je vais chercher la pince et de l’eau.

Il est reparti vers notre véhicule.

Je suis resté.

Je me suis rapproché lentement.

Un mètre.

Puis encore un.

— Je ne vais pas te faire de mal.

Elle suivait chacune de mes mains du regard.

Je les gardais bien visibles.

Quand j’ai enfin été assez près, j’ai tendu mes doigts sans essayer de la toucher.

Elle a avancé son museau.

Elle m’a senti.

Puis, d’un seul coup, elle a posé sa tête dans ma paume.

Pas juste le museau.

Toute sa tête.

Avec tout son poids.

Comme si elle n’avait plus besoin de se tenir elle-même.

Je l’ai caressée derrière l’oreille.

Son pelage était rêche et sale.

— Ma pauvre…

Elle a fermé les yeux.

Je n’ai jamais su combien de temps elle était restée enchaînée à cet arbre.

Mais je me suis souvent demandé depuis combien de temps personne ne l’avait touchée avec douceur.

Marc est revenu essoufflé quelques minutes plus tard.

Il portait une pince coupe-boulons, une bouteille d’eau et une petite gamelle pliable.

— On y va doucement.

Nous lui avons proposé quelques petites quantités d’eau, progressivement.

Elle voulait boire trop vite.

Nous retirions la gamelle, attendions quelques instants, puis lui en redonnions.

Chaque fois que nous l’éloignions, elle fixait l’eau avec une intensité qui me brisait le cœur.

Mais elle ne grognait pas.

Elle attendait.

Comme si elle nous faisait confiance.

Ensuite, Marc a examiné la chaîne.

Le cadenas était solide.

Il a placé la pince dessus.

Au premier claquement métallique, la chienne a sursauté.

J’ai gardé une main sur son cou.

— C’est presque fini.

Deuxième pression.

Le cadenas a cédé.

La chaîne est tombée.

Et ce qui s’est passé ensuite restera probablement avec moi toute ma vie.

Elle n’a pas essayé de courir.

Elle n’a pas bondi.

Elle n’a même pas cherché la nourriture que Marc venait de poser dans son sac.

La seconde où elle a compris qu’elle était libre, elle a fait deux pas sur le côté.

Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire

Retour en haut