À douze mètres sous un lac, je cherchais une alliance perdue quand mes doigts ont trouvé une corde… attachée à un chien que tous croyaient mort.
Ma main s’est refermée sur quelque chose de rêche.
Une corde.
J’étais au fond d’un lac des Alpes, à une douzaine de mètres sous la surface, en train de fouiller la vase avec mes gants. Un homme venait de faire tomber son alliance depuis un petit ponton public et m’avait engagé pour la récupérer.
Je m’appelle Élie, j’ai 42 ans, et je suis plongeur spécialisé dans la récupération d’objets perdus.
Rien de spectaculaire, la plupart du temps.
Des téléphones.
Des clés.
Des lunettes.
Des bijoux.
Des choses auxquelles les gens tiennent suffisamment pour payer quelqu’un afin qu’il descende dans une eau froide et opaque les chercher à leur place.
Ce jour-là, la visibilité ne dépassait pas soixante centimètres.
Impossible de chercher avec les yeux.
Il fallait chercher avec les mains.
Je progressais lentement, carré après carré, les doigts dans la vase, quand j’ai trouvé cette corde.
Il y en a partout dans les lacs. Vieilles amarres, bouts de filets, cordages abandonnés.
Je n’ai donc pas eu peur.
Pas tout de suite.
J’ai suivi la corde avec ma main gauche.
Un mètre.
Puis deux.
Elle aboutissait à une grosse pierre, presque aussi volumineuse qu’un parpaing.
Mais la corde ne s’arrêtait pas là.
Une autre partie repartait de la pierre.
Elle était courte.
Beaucoup trop courte.
Je l’ai suivie.
Mes doigts ont rencontré quelque chose de doux.
Au début, mon cerveau a refusé de comprendre.
Puis j’ai senti des poils.
Une patte.
Une autre.
Un corps.
Une tête.
Un collier.
Et autour du cou, la corde.
Pendant quelques secondes, je suis resté immobile au fond du lac, mon détendeur dans la bouche, incapable de penser correctement.
Quelqu’un avait attaché un chien à une pierre.
Et le chien reposait là, dans le noir.
Je l’ai touché une seconde fois parce qu’une partie de moi espérait s’être trompée.
Le corps était froid.
Complètement mou.
J’ai immédiatement pensé qu’il était mort.
Il ne pouvait pas en être autrement.
Je suis remonté beaucoup trop vite.
Je savais que je ne devais pas le faire. Toute ma formation me disait de contrôler ma remontée.
Mais à cet instant, je voulais seulement sortir de l’eau.
Quand ma tête a percé la surface, j’ai arraché mon détendeur.
— Appelez la police !
L’homme qui avait perdu son alliance s’est redressé sur le ponton.
— Quoi ?
— Il y a un chien au fond ! Attaché à une pierre !
Je me souviens encore de son visage.
Il avait passé les vingt dernières minutes à s’inquiéter pour une bague.
Soudain, plus personne ne pensait à la bague.
Les secours sont arrivés rapidement.
Deux agents.
L’un d’eux s’appelait Julien Morel. La quarantaine, calme, avec cette façon de parler lentement qui vous oblige presque à ralentir avec lui.
Il avait suivi plusieurs formations de secours aquatique.
Je leur ai expliqué ce que j’avais trouvé.
La profondeur.
La position exacte.
La corde.
La pierre.
Le chien.
Julien m’a demandé :
— Vous êtes certain qu’il est mort ?
J’ai hésité.
— Je ne vois pas comment il pourrait être vivant.
C’était la seule réponse raisonnable.
Un chien attaché à une pierre au fond d’un lac ne survit pas.
Pourtant, cette phrase allait me poursuivre.
Je ne vois pas comment il pourrait être vivant.
Parce que j’avais tort.
Et me tromper ce jour-là reste la plus belle erreur de toute ma vie.
Il n’y avait pas d’équipe spécialisée disponible immédiatement.
J’étais déjà équipé.
Et surtout, je savais exactement où se trouvait le chien.
Alors il fallait redescendre.
Je n’en avais aucune envie.
Je plonge depuis longtemps.
J’ai déjà récupéré des objets dans des endroits peu rassurants. J’ai travaillé dans des eaux où votre propre main disparaît devant votre masque.
Mais retourner volontairement toucher ce chien était différent.
Je savais ce que mes doigts allaient retrouver.
Je savais que cette fois, ce ne serait pas une surprise.
Pourtant, une idée refusait de me quitter.
Je ne voulais pas qu’il reste une heure de plus là-dessous.
Alors je suis redescendu.
J’ai retrouvé la corde.
Puis la pierre.
Puis le chien.
J’ai sorti mon couteau de plongée.
La corde était solidement nouée.
Ce détail m’a glacé plus que l’eau.
Ce n’était pas un accident.
Ce chien ne s’était pas pris dans un vieux cordage.
Quelqu’un avait fait un nœud.
Quelqu’un avait choisi cette pierre.
Quelqu’un avait volontairement attaché l’animal.
J’ai coupé la corde.
Le corps a légèrement bougé dans mes bras.
Pas comme un animal vivant.
Simplement avec le mouvement de l’eau.
Je l’ai ramené vers la surface.
Quand nous avons atteint le ponton, Julien s’est agenouillé pour m’aider à le sortir.
C’était un grand retriever doré, adulte, au pelage détrempé.
Il paraissait terriblement lourd.
Je l’ai poussé vers le bord.
Julien a passé ses mains sous son thorax.
Puis il s’est figé.
Je croyais qu’il venait de comprendre à son tour l’horreur de la situation.
Mais son expression a changé.
— Attendez.
Personne n’a bougé.
Il a replacé sa main.
— Élie… attendez.
— Quoi ?
Il s’est penché davantage.
— Je crois que je sens quelque chose.
Je l’ai regardé comme s’il venait de perdre la tête.
— Quoi ?
— Un battement.
Personne ne voulait y croire.
Moi le premier.
J’avais eu ce chien entre les mains au fond du lac.
Il était froid.
Inerte.
Sans réaction.
Julien a vérifié encore quelques secondes.
Puis son visage a changé.
— Il y a quelque chose. Très faible.
Il n’a pas perdu de temps à essayer de convaincre qui que ce soit.
Il a immédiatement commencé les gestes de réanimation.
Je ne savais même pas qu’on pouvait pratiquer un massage cardiaque sur un chien.
Julien, lui, savait.
Il a couché l’animal sur le côté et commencé les compressions.
Régulières.
Précises.
Puis il a dégagé les voies respiratoires.
De l’eau s’est écoulée.
Le deuxième agent était déjà au téléphone avec la clinique vétérinaire d’urgence la plus proche.
— Continuez. Ne vous arrêtez pas, leur a-t-on répondu.
Alors Julien a continué.
Cinq minutes.
Puis dix.
Toujours rien.
Je voyais ses épaules se fatiguer.
Je voyais ses bras trembler.
Pourtant, il continuait à compter.
À comprimer.
À vérifier.
À recommencer.
Au bout d’un moment, il m’a montré où placer mes mains.
— Ici. Pas plus haut. Voilà. Continuez.
J’ai pris le relais.
Mes bras étaient encore lourds de la plongée.
Je ne ressentais presque plus mes doigts.
Mais j’ai continué.
Puis Julien reprenait.
Puis moi.
Le chien ne réagissait toujours pas.
Quinze minutes.
Quand on raconte quinze minutes, cela paraît court.
Quand vous essayez de ramener un animal qui semble mort, quinze minutes ressemblent à une heure.
Chaque seconde vous murmure que c’est inutile.
Que vous devriez arrêter.
Que vous vous accrochez à quelque chose qui n’existe plus.
Julien, lui, refusait.
— Encore.
Nous avons transporté le chien dans le véhicule.
La clinique avait été prévenue.
Pendant le trajet, nous avons continué.
Dix-huit minutes.
Dix-neuf.
Puis le corps du chien s’est contracté.
Je me suis arrêté une fraction de seconde.
— Continuez ! a crié Julien.
Le chien a eu un mouvement de gorge.
Puis il a toussé.
Une vraie toux.
Faible.
Rauque.
Mais réelle.
De l’eau est sortie de sa gueule.
J’ai regardé Julien.
Julien m’a regardé.
Aucun de nous n’osait respirer.
Puis le chien a aspiré de l’air.
Une inspiration affreuse, irrégulière, presque douloureuse.
Mais une inspiration.
Il respirait.
L’animal que j’avais considéré comme mort au fond du lac venait de prendre une respiration devant moi.
Je ne crois pas avoir déjà ressenti quelque chose de comparable.
Nous sommes arrivés à la clinique quelques minutes plus tard.
L’équipe vétérinaire nous attendait.
Ils ont emmené le chien immédiatement.
Je suis resté dans la salle d’attente avec ma combinaison encore humide.
De l’eau coulait de mes manches sur le sol.
Julien était assis à côté de moi.
Il n’avait pas quitté les lieux.
Je lui ai demandé :
— Comment avez-vous senti ça ?
— Je ne sais pas.
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