Puis après quelques secondes :
— J’ai failli croire que c’était mon propre pouls.
Nous avons attendu longtemps.
Puis une vétérinaire est venue nous voir.
Son visage était sérieux, mais elle ne semblait pas abattue.
— Il est vivant.
Ces trois mots ont suffi.
Elle nous a expliqué que l’eau froide avait probablement joué un rôle en ralentissant certaines fonctions de son organisme.
Son pelage très dense avait peut-être également offert quelques instants supplémentaires de protection.
Personne ne pouvait dire exactement combien de temps il était resté sous l’eau.
Mais une chose était certaine : le chien avait survécu à une situation où presque aucun animal n’aurait dû survivre.
Il n’était cependant pas indemne.
Ses poumons avaient beaucoup souffert.
Son état restait critique.
Et son œil gauche était très abîmé.
Il ne pourrait probablement pas être sauvé.
Pourtant, il était vivant.
Cette nuit-là, j’ai demandé si je pouvais le voir.
La vétérinaire m’a laissé entrer quelques minutes.
Il dormait sous surveillance.
Une perfusion était reliée à sa patte.
Un bandage couvrait son œil gauche.
Sa poitrine montait.
Descendait.
Montait encore.
Je suis resté à côté de lui.
Puis j’ai posé ma main sur sa tête.
Quelques heures auparavant, cette même main avait touché son pelage au fond du lac en pensant toucher un animal mort.
Maintenant, je sentais sa chaleur.
Je ne suis pas quelqu’un qui pleure facilement.
Ce soir-là, j’ai pleuré.
Je ne savais pas encore officiellement que ce chien finirait chez moi.
Mais, avec le recul, la décision était déjà prise.
L’enquête qui a suivi a confirmé ce que nous avions compris en découvrant les nœuds.
Le chien n’était pas tombé accidentellement dans l’eau.
La pierre avait été choisie pour être suffisamment lourde.
La corde était assez courte pour empêcher l’animal d’atteindre la surface.
Tout avait été préparé.
On avait essayé de faire disparaître ce chien.
Le plus étrange, c’est de penser à la succession de hasards nécessaires pour que je le trouve.
Un homme devait perdre son alliance.
À cet endroit précis.
Il devait décider de la faire chercher plutôt que de l’abandonner.
Il devait appeler un plongeur.
Je devais commencer ma recherche du bon côté du ponton.
Et ma main devait tomber sur cette corde dans une eau où je voyais à peine devant mon masque.
Quelques dizaines de centimètres plus loin, je serais passé à côté.
Personne n’aurait rien su.
L’enquête a ensuite retrouvé l’ancien propriétaire grâce aux informations d’identification du chien.
C’était un homme de la région.
Les raisons qui sont apparues étaient presque plus difficiles à accepter que l’acte lui-même.
Il ne voulait simplement plus du chien.
Il trouvait compliqué de chercher une nouvelle famille.
Il ne voulait pas s’occuper des démarches pour le confier à un refuge.
Alors il avait choisi la solution la plus cruelle et la plus facile à ses yeux.
La justice s’est occupée du reste.
Je n’ai pas suivi chaque détail de la procédure.
Je savais seulement que l’ancien propriétaire ne récupérerait jamais son chien et qu’il devrait répondre de ses actes.
Pour moi, une seule chose comptait vraiment.
Le chien allait vivre.
Quelques semaines plus tard, j’ai pu l’adopter.
Je l’ai appelé Phénix.
Je n’ai pas réfléchi longtemps.
Un être qu’on avait cru perdu et qui revenait malgré tout…
Aucun autre nom ne semblait possible.
Phénix n’avait plus qu’un œil.
Ses poumons ont mis du temps à guérir.
Il était maigre.
Fatigué.
Et surtout, il avait peur.
La première fois que j’ai ouvert le robinet près de lui, il a quitté la pièce.
Quand j’ai sorti un tuyau d’arrosage, il s’est aplati contre la porte de la maison.
Une simple flaque sur le trottoir pouvait le faire s’arrêter.
Quant au lac…
Impossible.
Il refusait même d’avancer dès qu’il apercevait une grande étendue d’eau.
Je n’ai jamais insisté.
Pourquoi l’aurais-je fait ?
Phénix avait suffisamment subi.
S’il voulait passer le restant de sa vie sans approcher un lac, il en avait le droit.
Et pendant longtemps, c’est exactement ce que nous avons fait.
Nous marchions dans les chemins boisés.
Nous traversions les petits villages.
Nous nous arrêtions aux terrasses tranquilles.
Il adorait dormir au pied de ma chaise lorsque je préparais mon matériel de plongée.
Curieusement, mon équipement ne semblait pas l’effrayer.
Seulement l’eau.
Phénix est devenu un chien extraordinairement doux.
Il saluait les voisins.
Il posait sa tête sur les genoux des personnes âgées.
Il attendait devant la boulangerie du quartier avec l’air de quelqu’un convaincu que chaque passant lui devait une caresse.
Les enfants l’adoraient.
Avec son œil unique et sa tête légèrement inclinée, il avait toujours l’air de vous écouter raconter un secret.
Pendant deux ans, je n’ai jamais essayé de le faire entrer dans l’eau.
Puis j’ai remarqué quelque chose.
Quand nous passions près d’un ruisseau très calme, il reculait.
Mais ensuite, parfois, il regardait.
Longtemps.
Sa peur était évidente.
Pourtant, derrière cette peur, il semblait y avoir autre chose.
De la curiosité.
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