Peut-être même une envie.
Les retrievers sont naturellement attirés par l’eau.
Et j’ai commencé à me demander si Phénix n’était pas prisonnier entre deux instincts.
Son corps lui disait d’aller vers l’eau.
Sa mémoire lui criait de fuir.
Je trouvais injuste que la personne qui lui avait fait du mal puisse lui enlever cela pour toujours.
Alors nous avons commencé très doucement.
Avec l’aide d’une éducatrice spécialisée dans les chiens traumatisés.
Au début, il n’était même pas question de nager.
J’ai acheté un petit bassin pour le jardin.
Nous y avons mis à peine un fond d’eau.
Quelques centimètres.
Phénix refusait de s’en approcher.
Nous mettions ses jouets autour.
Puis un peu plus près.
Jamais dedans.
Certaines journées, il progressait.
Le lendemain, il refusait de regarder le bassin.
Nous avons appris à considérer cinq centimètres comme une victoire.
Puis il y a eu Léa.
Léa habitait la maison voisine.
Elle avait six ans.
Et elle était elle aussi terrifiée par l’eau.
Sa mère m’en parlait souvent.
Les cours à la piscine municipale étaient devenus un cauchemar.
Léa acceptait de mettre les pieds dans l’eau, mais dès qu’on lui demandait d’aller plus loin, elle se crispait.
Elle adorait pourtant Phénix.
Tous les enfants du quartier le connaissaient.
Mais Léa avait avec lui une relation particulière.
Elle venait souvent s’asseoir près de la clôture pour lui raconter sa journée.
Phénix l’écoutait avec son air sérieux.
Un après-midi, sa mère et moi discutions dans le jardin.
Phénix fixait son petit bassin.
Léa se tenait à côté.
Sa mère m’a dit :
— Ils sont pareils, tous les deux.
Nous avons échangé un regard.
L’idée nous est venue presque en même temps.
Et si chacun aidait l’autre ?
Bien sûr, tout s’est fait avec sa mère présente, dans un bassin très peu profond, sans aucune contrainte.
Au début, Léa s’est simplement assise au bord.
Phénix restait à deux mètres.
Puis elle a posé ses pieds dans l’eau.
— Tu vois, Phénix ? Ce n’est pas grave.
Le chien s’est approché.
Un pas.
Puis un autre.
Léa oubliait presque sa propre peur quand elle essayait de rassurer Phénix.
Et Phénix, qui refusait de s’approcher lorsque je l’appelais, avançait quand Léa lui parlait.
Pendant tout cet été, ils ont progressé ensemble.
Toujours lentement.
Toujours sous surveillance.
Léa mettait ses jambes dans l’eau pour montrer au chien qu’elle était en sécurité.
Phénix approchait ses pattes du bord.
Puis un jour, il a posé une patte dans l’eau.
Léa a poussé un petit cri de joie.
Phénix a immédiatement reculé.
Tout le monde a éclaté de rire.
Même lui semblait vexé de tant d’enthousiasme.
Quelques jours plus tard, il recommençait.
Puis deux pattes.
Puis quatre.
Jamais nous ne l’avons forcé.
C’est lui qui décidait.
Toujours.
De son côté, Léa gagnait confiance.
Elle qui refusait auparavant de quitter le bord acceptait maintenant de marcher dans l’eau jusqu’à la taille.
Elle voulait montrer l’exemple à Phénix.
— Regarde, je peux le faire.
Puis elle lui répétait :
— Toi aussi, tu peux.
Je crois qu’elle se parlait autant à elle-même qu’au chien.
À la fin de l’été, Léa a appris à nager quelques mètres.
Sa mère pleurait au bord du bassin.
Moi aussi, presque.
Mais Phénix n’avait pas encore nagé.
Il entrait dans l’eau.
Il jouait.
Il acceptait d’avoir le ventre mouillé.
Mais dès que ses pattes ne sentaient plus le sol, la panique revenait.
Nous n’avons pas insisté.
L’été suivant, nous avons recommencé.
Phénix avait changé.
Il était plus détendu.
Plus confiant.
Un après-midi, Léa nageait doucement dans le petit bassin familial installé chez ses parents.
Phénix la suivait depuis le bord.
Elle s’est tournée vers lui.
— Viens, Phénix.
Le chien a hésité.
Il a mis une patte dans l’eau.
Puis deux.
Il a avancé jusqu’au moment où le fond est devenu légèrement plus profond.
J’ai vu son corps se raidir.
J’allais appeler Léa pour qu’elle revienne vers lui.
Mais avant que je puisse parler, Phénix a fait un mouvement.
Puis un deuxième.
Ses pattes ont quitté le fond.
Et ce chien qui avait été attaché au fond d’un lac s’est mis à nager.
Trois mouvements.
Quatre.
Pas loin.
Pas vite.
Mais il nageait.
Léa est restée parfaitement calme.
Elle avait compris qu’il ne fallait pas crier.
— C’est bien, Phénix.
Il a nagé jusqu’à elle.
Puis il a fait demi-tour.
Quand il est ressorti, il s’est secoué de la tête aux pattes et m’a éclaboussé entièrement.
J’ai ri comme je n’avais pas ri depuis des années.
Phénix n’est jamais retourné dans un lac.
Je ne le lui ai jamais demandé.
Il n’a jamais aimé l’eau profonde.
Certaines blessures ne disparaissent pas.
Elles deviennent simplement plus petites.
Plus supportables.
Elles cessent de décider de tout.
Mais dans ce jardin, dans une eau chaude et calme, avec une petite fille qui avait autrefois aussi peur que lui, Phénix avait récupéré quelque chose qu’on avait essayé de lui voler.
La possibilité d’aimer l’eau.
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