Elle avait déjà traversé cinq fois la crue pour sauver ses petits, mais la chienne refusait encore le bateau : quelque chose respirait toujours dans la cabane.
Il ne restait que le museau d’un chiot noir au-dessus de l’eau lorsque je l’ai attrapé.
Son petit corps était glacé, mou, presque sans réaction. Je l’ai serré dans une serviette et je l’ai glissé contre une poche chauffante sous ma veste.
La chienne, elle, n’a même pas essayé de monter dans notre barque.
Elle s’est retournée.
— Non, ma grande. C’est fini.
J’avais une main accrochée à son collier rouge. Sous mes doigts, je sentais ses muscles trembler.
Puis un son est arrivé de la cabane inondée.
Un cri minuscule.
À peine deux secondes.
Moi, je l’aurais presque confondu avec le bruit de la pluie.
Elle, non.
Ses oreilles se sont redressées.
Et elle a tiré si fort que le collier m’a brûlé les doigts.
— Il y en a un autre, a soufflé Julien.
Devant nous, le courant charriait des branches, des bouteilles, des morceaux de clôture et même une vieille table de jardin retournée.
Impossible d’approcher davantage avec la barque.
Une clôture métallique était cachée sous l’eau.
Nous ne pouvions pas passer.
La chienne, si.
J’ai essayé de fixer une longe à son collier.
Elle a reculé, s’est dégagée d’un mouvement sec et s’est jetée dans l’eau brune.
Je l’ai regardée disparaître dans la petite fenêtre de la remise.
Et je me suis dit que nous venions probablement de la laisser mourir.
Je m’appelle Camille Morel.
J’avais trente-neuf ans cet été-là et je travaillais comme auxiliaire vétérinaire dans un cabinet situé à une vingtaine de kilomètres d’Alès, dans le Gard.
En parallèle, je donnais un coup de main à une petite équipe locale de sauvetage d’animaux pendant les incendies et les inondations.
Le mot « équipe » était un peu généreux.
Nous avions une barque à fond plat, deux moteurs capricieux, quelques gilets de sauvetage qui n’étaient jamais à la bonne taille et une réserve de couvertures données par les habitants.
Pour le reste, nous comptions sur les cordes, les camionnettes, les bateaux de pêcheurs et surtout sur cette habitude un peu absurde que nous avions tous :
revenir quand quelqu’un disait qu’un animal était encore coincé quelque part.
Cette nuit-là, les pluies avaient transformé plusieurs quartiers en véritables rivières.
À 3 h 26, mon téléphone avait vibré sur la table de la cuisine.
Plusieurs maisons étaient coupées du reste de la commune.
Des personnes attendaient sur des toits.
Et une voisine avait signalé qu’une chienne avec ses petits se trouvait probablement encore derrière une petite maison proche du ruisseau.
Julien est venu me chercher moins d’un quart d’heure plus tard.
Il avait quarante-six ans, travaillait à l’entretien d’un lycée et connaissait les cours d’eau du secteur comme d’autres connaissent les rues de leur quartier.
À 4 heures passées, nous mettions la barque à l’eau depuis ce qui, la veille encore, était un parking.
Les lignes blanches avaient disparu.
Des poubelles flottaient entre les arbres.
On ne distinguait plus les jardins des routes.
Notre priorité restait les habitants.
C’était la règle.
Même quand elle nous serrait le ventre.
Nous avons d’abord récupéré une dame de soixante-quinze ans, Madeleine, réfugiée sur le toit de sa maison avec une couverture autour des épaules.
Elle refusait de monter avant qu’on retrouve son chat roux.
Malik, le secouriste qui nous accompagnait, a fini par apercevoir l’animal coincé derrière un groupe extérieur de climatisation.
Une fois le chat placé dans une caisse, Madeleine m’a attrapé le poignet.
— Plus bas… la maison au portail vert. Il y a un garçon là-bas. Sa chienne a eu des petits.
— Combien ?
Madeleine a levé les deux mains.
Puis elle a replié quatre doigts.
— Six.
Ce fut la première fois que j’entendis ce nombre.
La maison appartenait à Élodie Martin, qui y vivait avec son fils de dix ans, Lucas.
Lorsque nous sommes arrivés, personne n’était visible.
Une partie de l’habitation avait bougé sous la pression de l’eau.
Un rideau sortait d’une fenêtre cassée.
Un vélo rouge était coincé dans un arbre.
Derrière la maison se trouvait une petite remise.
Madeleine nous avait expliqué qu’Élodie y avait installé temporairement la chienne et sa portée pendant des travaux dans la cuisine.
L’eau couvrait presque entièrement la porte.
Nous avons crié.
Aucune réponse humaine.
Puis une chienne gris bleuté est apparue sur un morceau de toit.
Elle avait une tache blanche sur le poitrail, une petite cicatrice au-dessus de l’œil droit et un collier rouge auquel pendait une perle jaune.
Elle nous a regardés.
Puis elle a replongé dans la remise.
Quelques secondes plus tard, nous avons entendu le cri d’un chiot.
Julien a tenté d’approcher.
Un morceau de clôture invisible sous l’eau a raclé la coque.
Ensuite, une bouteille de gaz vide est passée devant nous en tournant lentement.
— On ne va pas plus loin, a dit Malik.
La chienne a décidé autrement.
Elle est apparue à la fenêtre avec un chiot noir dans la gueule.
Elle l’avait pris doucement par la peau du cou.
Le petit ne lui ressemblait pas.
Il était plus sombre, plus long, légèrement plus grand que ce qu’on aurait attendu d’un nouveau-né de la même portée.
La chienne a sauté.
La première vague l’a presque recouverte.
Pendant une seconde, je n’ai plus vu que les pattes du chiot au-dessus de l’eau.
Puis la tête de la mère est ressortie.
Elle avait compris quelque chose que nous n’avions pas encore compris nous-mêmes.
Au lieu de lutter directement contre le courant, elle a visé la zone plus calme créée par notre barque.
Elle est arrivée jusqu’à moi en moins d’une minute.
J’ai pris le chiot.
Son cœur battait encore.
Très faiblement.
La chienne a posé une patte sur la coque.
Julien a voulu l’aider à monter.
Elle s’est reculée.
Elle a touché le nez du petit.
Puis elle est repartie.
— Attends…
Trop tard.
Elle nageait déjà vers la remise.
Le deuxième chiot était fauve avec une bande plus sombre sur le dos.
Dès que la pluie a touché son visage, il a crié.
La mère a relevé encore plus la tête.
Cette fois, un arbre flottant bloquait le chemin qu’elle avait utilisé.
Elle a contourné notre barque, laissé le courant la pousser et s’est présentée exactement là où mes mains pouvaient l’atteindre.
Je lui ai pris le petit.
Elle a immédiatement vérifié le chiot noir.
Puis le fauve.
Un.
Deux.
Et elle est repartie.
Le troisième était marron et blanc.
Au moment où elle traversait, un morceau de terrasse a déboulé dans le courant.
Julien a dû faire pivoter la barque.
La chienne s’est cachée derrière un poteau jusqu’à ce que le débris passe.
Puis elle a repris sa nage.
Près de nous, une vague l’a couchée sur le côté.
Le chiot a disparu contre son poitrail.
J’étais déjà prêt à me jeter à l’eau lorsqu’elle s’est redressée.
Elle a relevé la tête.
Le petit respirait.
Je l’ai attrapé.
La mère a vérifié le noir.
Puis le fauve.
Puis le marron et blanc.
Un.
Deux.
Trois.
Toujours dans le même ordre.
Malik a pris le chiot noir entre ses mains.
Il l’a observé longtemps.
— Celui-là est plus vieux.
— De combien ?
— Quelques jours, je dirais.
J’ai regardé ses oreilles, ses griffes, la façon dont son poil tombait déjà plus près du corps.
Malik avait raison.
— Il ne vient peut-être pas de cette portée.
La chienne, elle, semblait se moquer complètement de cette différence.
Le quatrième voyage a failli être le dernier.
La fenêtre de la remise commençait à se déformer.
La chienne en est sortie avec une femelle grise et blanche.
Pour se laisser glisser dans l’eau, elle a posé les pattes sur une vieille planche flottante.
La planche a roulé.
Une patte arrière s’est coincée entre deux morceaux de bois.
La chienne a tiré.
La planche a suivi.
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