Le chien attendait depuis trois mois dans cette voiture… ce qu’il cachait dans la forêt a bouleversé sa famille.

Au début, cela avait probablement suffi.

Puis il avait appris à rejoindre le rocher où la pluie formait une petite flaque naturelle.

Les traces autour de la voiture montraient aussi autre chose.

Nestor avait attendu.

Longtemps.

De petites rayures marquaient l’intérieur de la portière.

Comme s’il s’était régulièrement dressé en entendant un moteur au loin.

Chaque bruit pouvait annoncer le retour de Michel.

Une branche cassée.

Des pas.

Une voiture.

Un promeneur.

Il devait relever la tête.

Attendre.

Puis se recoucher.

Toujours au même endroit.

Claire arriva environ une heure après la découverte.

Elle descendit de voiture en courant.

Elle avait trente-neuf ans.

Les mêmes yeux gris-vert que son père.

La même façon de serrer les lèvres lorsqu’elle essayait de ne pas pleurer devant les autres.

Elle ne demanda pas où était Michel.

Pas tout de suite.

Son premier mot fut :

« Nestor ? »

Le chien tourna la tête.

Claire s’accroupit devant la portière ouverte.

Elle n’osa pas le toucher.

Puis elle prononça une phrase que son père disait toujours lorsqu’une promenade était terminée :

« Allez, mon grand. On rentre à la maison ? »

L’oreille pliée de Nestor se releva.

Il essaya de se mettre debout.

Claire tendit les bras.

Pendant une seconde, elle crut qu’il allait venir vers elle.

Mais Nestor descendit du véhicule.

Il passa lentement à côté de Claire.

Puis se dirigea vers les arbres.

Au bout d’une dizaine de mètres, il s’arrêta.

Il regarda derrière lui.

Claire le fixa.

« Il veut qu’on le suive. »

Nestor attendit.

Quand Claire se mit à marcher, il repartit.

C’est ainsi que nous nous sommes engagés dans la forêt.

Le vétérinaire avait installé autour de son corps un harnais souple permettant de le soutenir s’il tombait.

Plusieurs membres de l’équipe portaient de l’eau, du matériel médical et une civière.

Claire marchait derrière Nestor.

Le sentier descendait entre les hêtres et les sapins.

Les feuilles masquaient les racines.

À plusieurs reprises, nous pensions que le chien hésitait.

Mais non.

Il savait exactement où aller.

Il tourna près d’un arbre fendu par la foudre.

Traversa un ruisseau à l’endroit le moins profond.

Contourna un gros rocher plutôt que de grimper dessus.

Ce n’était pas la marche d’un animal perdu.

Nestor connaissait ce chemin.

Après environ quatre cents mètres, il s’effondra.

Claire s’agenouilla près de lui.

Le vétérinaire lui donna de l’eau.

Personne ne chercha à le forcer.

Claire passa simplement sa main près de sa patte sans la toucher.

« Conduis-nous jusqu’à papa », murmura-t-elle.

Nestor resta couché quelques secondes.

Puis il se releva.

Encore.

Ils parcoururent ainsi plusieurs centaines de mètres.

Jusqu’à ce que quelque chose apparaisse près du bord d’un ravin.

Un sac à dos en toile.

Les initiales M.D. étaient écrites au feutre à l’intérieur.

Nestor s’en approcha.

Puis il se coucha à côté.

Cette fois, il ne repartit pas.

En contrebas, les secours retrouvèrent Michel.

Claire ne fut pas autorisée à s’approcher immédiatement.

Elle resta assise près de Nestor.

Sa main posée sur son dos maigre.

Les conclusions furent simples.

Michel avait probablement glissé ou perdu l’équilibre pendant les premières heures de sa randonnée.

Il était tombé dans le ravin.

Ses blessures ne lui avaient pas permis de remonter.

Rien n’indiquait qu’une personne l’avait accompagné ou qu’un tiers était intervenu.

C’était un accident.

Mais certains indices racontaient ce qui s’était passé ensuite.

Sous un surplomb rocheux, protégées en partie de la pluie, plusieurs anciennes empreintes de pattes avaient été préservées.

Nestor était resté là.

Au moins plusieurs jours.

Des traces autour du sac indiquaient qu’il avait gratté le sol et tiré sur une sangle.

Comme s’il avait essayé de faire quelque chose.

N’importe quoi.

Puis la faim et la soif avaient fini par le pousser à repartir.

Il avait retrouvé la voiture.

Et, plus étonnant encore, il semblait avoir refait plusieurs fois le trajet.

Entre le véhicule et le ravin, des empreintes anciennes apparaissaient sous plusieurs couches de terrain.

Nestor revenait vers Michel.

Puis retournait à la voiture.

Encore.

Encore.

Jusqu’au jour où son corps n’avait plus eu la force de parcourir cette distance.

Alors il avait choisi le siège conducteur.

Pourquoi ce siège ?

Claire connaissait la réponse.

Deux ans auparavant, Michel avait perdu son épouse, Anne.

Ils avaient vécu pendant trente-six ans dans une petite maison près de Romans-sur-Isère.

Anne cultivait du thym, du romarin et de la menthe dans de vieux pots en terre cuite devant la cuisine.

Elle se moquait gentiment de Michel parce qu’il accumulait les cartes de randonnée jusque sur la table du petit-déjeuner.

Après sa mort, Michel avait changé.

Pas brutalement.

Il continuait à plaisanter.

À voir sa fille.

À bricoler.

À sortir marcher.

Mais la maison était devenue trop grande.

Chaque pièce semblait contenir quelque chose qu’Anne aurait dû être en train de faire.

Ses chaussures n’étaient plus près de la porte.

Sa tasse préférée restait dans un placard.

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