Personne ne râlait lorsqu’il laissait traîner ses cartes.
Au printemps suivant, Michel vendit la maison.
Il loua un petit appartement.
Il donna beaucoup de meubles à Claire.
Mais il garda son vieux break vert.
Claire appelait cette voiture « la maison roulante de papa ».
Michel avait aménagé l’arrière avec une planche rabattable et un matelas fin.
Il y conservait un réchaud, des couvertures, quelques casseroles et une caisse remplie de cartes.
Certains week-ends, il dormait dans des campings.
D’autres fois, lorsque tout était complet ou qu’une averse bouleversait ses plans, il passait la nuit dans la voiture avec Nestor.
Chaque matin commençait de la même manière.
Michel s’asseyait derrière le volant.
Il dépliait une carte sur ses genoux.
Il mangeait quelque chose de simple.
Et Nestor attendait à côté.
Toutes leurs randonnées commençaient depuis ce siège.
Et surtout, toutes se terminaient là.
À la fin d’une promenade, Nestor voyait toujours Michel revenir.
Il ouvrait la portière.
S’asseyait au volant.
Posait la main près du frein à main.
Puis disait :
« Alors, mon grand, on rentre ? »
Quand Michel n’était pas revenu du ravin, Nestor avait attendu près de lui.
Puis il avait fait ce qu’il avait appris pendant des années.
Il était retourné à la voiture.
Parce que, jusqu’à ce jour-là, Michel finissait toujours par revenir au siège conducteur.
Cette fois, la portière était restée vide.
Jour après jour.
Semaine après semaine.
L’odeur de Michel restait pourtant là.
Dans le tissu.
Sur le volant.
Sur les tapis.
Dans la veste qu’il avait portée des centaines de fois avant cette dernière randonnée.
Pour Nestor, la voiture était probablement l’endroit où l’absence faisait le moins mal.
Après la découverte de Michel, les enquêteurs fouillèrent soigneusement le véhicule.
Sous le siège conducteur, ils trouvèrent une pochette en plastique.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs lettres.
Elles étaient destinées à Claire.
Michel les avait écrites pendant ses voyages.
Il ne les avait jamais envoyées.
Il comptait les lui remettre pour son anniversaire.
Claire les lut plusieurs jours plus tard.
Dans l’une d’elles, Michel racontait une promenade avec Nestor.
Une phrase la força à s’arrêter.
« Nestor regarde toujours derrière nous sur les chemins. Je crois qu’il pense que son travail consiste à vérifier que personne ne reste dans la montagne. »
Claire relut cette phrase plusieurs fois.
Son père ne pouvait évidemment pas savoir ce qui arriverait.
Mais Nestor avait fait exactement cela.
Il était resté près de Michel aussi longtemps que son corps le lui avait permis.
Il avait continué à revenir vers lui.
Puis, lorsqu’il n’avait plus eu assez de forces, il avait attendu.
Jusqu’à ce que des humains arrivent enfin.
Et quand Claire était venue, il avait utilisé ce qui lui restait d’énergie pour parcourir une dernière fois le chemin.
Grâce à lui, la famille put enfin ramener Michel.
Et l’enterrer près d’Anne.
Nestor, lui, passa douze jours dans une clinique vétérinaire.
La déshydratation avait fortement fatigué son organisme.
Ses muscles avaient fondu.
Son estomac ne supportait que de petites portions.
Claire venait chaque matin.
Les premiers jours, Nestor la regardait entrer.
Puis ses yeux se déplaçaient immédiatement vers la porte.
Comme s’il attendait quelqu’un derrière elle.
Claire comprit.
Il cherchait Michel.
Le quatrième jour, elle apporta une vieille veste de son père.
Elle la posa près de Nestor.
Le chien s’approcha lentement.
Il enfouit son museau dans une manche.
Resta ainsi plusieurs minutes.
Puis, pour la première fois depuis son hospitalisation, il mangea toute sa petite portion pendant que Claire était assise à côté de lui.
Lorsque Nestor fut assez fort pour sortir, Claire vint le chercher avec son mari, Julien.
Ils avaient installé un tapis épais sur la banquette arrière.
Nestor refusa de monter.
Claire ouvrit la portière passager.
Rien.
Puis elle comprit.
Elle ouvrit la portière conducteur.
Nestor grimpa.
Il se coucha derrière le volant.
La tête près du frein à main.
Claire resta debout dehors, incapable de parler.
Julien posa doucement une main sur son épaule.
Finalement, ils installèrent Nestor en sécurité pour le trajet.
Mais cette réaction confirma ce qu’ils savaient déjà.
Le siège conducteur appartenait encore à Michel dans l’esprit du chien.
Nestor s’installa chez Claire dans une maison située à une vingtaine de kilomètres de là.
Julien fabriqua une petite rampe pour les marches du jardin.
Ils installèrent trois paniers.
Un dans le salon.
Un près de leur chambre.
Un troisième dans la cuisine, parce que Nestor aimait auparavant rester près de Michel lorsqu’il préparait ses repas.
Il n’en choisit aucun.
Les premières nuits, il dormit dans le garage.
Près de la voiture de Claire.
Quelques semaines plus tard, le vieux break de Michel fut rendu à la famille.
Claire avait déjà pris sa décision.
Elle allait le vendre.
Elle ne voulait pas voir chaque matin la voiture dans laquelle son père avait passé ses dernières semaines de présence symbolique.
Elle pensait que conserver le véhicule empêcherait tout le monde d’avancer.
Puis elle emmena Nestor récupérer quelques affaires restées à l’intérieur.
Le chien aperçut le break de loin.
Son pas changea immédiatement.
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