Mais une conversation avait commencé à devenir évidente.
Sophie parlait toujours de « sa gamelle ».
Michel avait acheté « son coussin ».
Ils avaient organisé leur journée autour de « sa promenade ».
Quand quelqu’un leur demandait comment allait « la chienne en accueil », Sophie répondait systématiquement :
— Reine va très bien.
Pas « la chienne ».
Reine.
Un samedi, ils nous ont appelés.
— On aimerait savoir ce qu’il faut faire pour qu’elle reste.
Je crois que Claire souriait avant même qu’ils aient terminé leur phrase.
Personne n’a été surpris.
Reine avait trouvé sa maison sans que personne ne décide exactement à quel moment elle avait cessé d’être une invitée.
Quelques mois plus tard, nous avons organisé une petite rencontre.
Deux des familles ayant adopté les chiots pouvaient venir.
Sophie et Michel ont amené Reine.
Elle était méconnaissable.
Son pelage brillait.
Elle avait repris un poids normal.
Ses muscles étaient revenus.
Sa démarche était souple.
Elle portait un simple harnais et marchait tranquillement près de Sophie.
Lorsque deux de ses anciens chiots sont arrivés, déjà beaucoup plus grands, ils se sont précipités vers elle.
Reine les a sentis longuement.
Ils lui léchaient le museau.
L’un essayait encore de grimper sur son dos comme lorsqu’il était petit.
Elle a toléré cela environ dix secondes.
Puis elle s’est éloignée d’un air très digne pour rejoindre Michel.
Tout le monde a ri.
Je me suis surpris à revoir le terrain abandonné.
L’eau brune.
Le métal rouillé.
Les mauvaises herbes.
Le corps trempé de cette chienne qui refusait de laisser la pluie atteindre ses petits.
Ce jour-là, elle avait utilisé tout ce qu’elle possédait.
Pas de niche.
Pas de couverture.
Pas de nourriture en réserve.
Pas de maison.
Elle n’avait que son propre corps.
Alors elle en avait fait un toit.
Puis un mur.
Puis, lorsque nous étions arrivés, une dernière barrière entre ses petits et ce qu’elle croyait être un danger.
J’ai souvent repensé à la façon dont elle s’était levée.
À ces quatre pattes tremblantes.
À cette chienne qui n’avait presque plus d’énergie mais qui avait malgré tout décidé de se mettre debout une dernière fois.
Avant Reine, j’associais facilement le courage à la force.
Depuis, je vois les choses différemment.
Parce qu’elle n’était pas forte sous cette voiture.
Pas physiquement.
Elle était à bout.
Et pourtant, elle s’était levée.
Ce qui m’a le plus marqué, cependant, reste la gamelle chez le vétérinaire.
La nourriture était là.
À quelques centimètres d’elle.
Après plusieurs jours de privation, tout son organisme devait la réclamer.
Mais elle ne s’y intéressait pas.
Pas avant d’avoir vu les cinq petits.
Pas avant de les avoir sentis.
Pas avant d’avoir constaté qu’ils étaient chauds et nourris.
Ce n’est qu’ensuite qu’elle avait mangé.
Le docteur Laurent m’avait dit quelque chose ce jour-là.
Une phrase toute simple.
Il regardait Reine manger lentement pendant que les cinq chiots dormaient contre elle.
— On aime croire que certaines formes d’attachement nous appartiennent, avait-il murmuré. Mais parfois, un animal vous rappelle que prendre soin des siens est quelque chose de beaucoup plus ancien que nous.
Je n’ai jamais oublié cette phrase.
Les années passent.
Dans le bénévolat, les histoires finissent souvent par se mélanger.
On se souvient d’un visage mais plus du lieu.
D’un trajet mais plus du prénom.
D’une urgence mais plus de la date.
Reine, elle, ne s’est jamais mélangée aux autres.
Je me souviens du mardi matin.
De Claire dans l’eau jusqu’aux chevilles.
De l’ancienne voiture posée sur des blocs.
Des cinq petites silhouettes derrière elle.
De son regard.
De son corps trempé.
Et de la façon dont elle s’est levée.
Aujourd’hui, Reine vit toujours chez Sophie et Michel.
Elle a un coussin beaucoup trop grand dans leur salon.
Elle dort parfois sur le canapé alors qu’elle est officiellement censée ne pas y monter.
Michel prétend qu’il n’a rien vu.
Sophie prétend qu’elle essaie encore de faire respecter la règle.
Personne ne les croit.
Quand il pleut fort, Reine refuse souvent de rester longtemps dehors.
Elle fait ce qu’elle a à faire puis retourne rapidement à la porte.
Une fois à l’intérieur, elle s’ébroue, cherche son tapis et se roule en boule au chaud.
Chaque fois que Sophie m’envoie une photo d’elle ainsi, je pense à cette autre image.
Le châssis rouillé.
Le sol boueux.
Cinq chiots contre un ventre affamé.
Et une mère qui avait choisi le seul endroit un peu sec du terrain pour eux, tout en restant elle-même du côté de la pluie.
Beaucoup de gens voient un chien errant et pensent qu’il n’a rien.
Reine, ce matin-là, n’avait effectivement presque rien.
Mais ce qu’elle possédait encore, elle l’avait donné.
La chaleur de son corps.
Sa nourriture.
Son énergie.
Ses nuits.
Son repos.
Ses dernières forces.
Même lorsque nous étions venus l’aider, elle n’avait pensé qu’à une chose.
Les cinq petites vies derrière elle.
Elle était en train de s’épuiser, mais elle refusait de manger tant qu’elle ne savait pas qu’eux avaient mangé.
Elle pouvait à peine tenir debout, mais elle s’était levée pour se placer devant eux.
Elle était trempée, mais derrière son dos, ils étaient presque au sec.
J’ai vu beaucoup de choses dans les refuges, les terrains vagues et les maisons d’accueil.
Certaines sont difficiles à oublier.
Mais je n’ai jamais revu une forme d’amour tenir sa position avec aussi peu de forces.
Et je ne suis pas certain de la revoir un jour.






