Un colosse tatoué entre dans la chambre de ma fille avant son opération… puis il retrousse sa manche

Elle a hoché la tête.

— Je peux m’asseoir sur cette chaise ?

Nouveau signe de tête.

Il s’est assis.

La petite chaise en plastique a grincé sous son poids.

Léna a presque souri.

Il lui a dit :

— Je m’appelle Thierry. Mais tout le monde m’appelle Titan.

— Pourquoi ?

— Parce que les gens manquaient d’imagination quand j’avais vingt ans.

Un vrai sourire cette fois.

Puis Titan a demandé :

— Françoise m’a dit que tu en avais marre des aiguilles.

Léna s’est renfrognée.

— Je les déteste.

— Moi aussi.

— Non.

— Si.

— Toi t’as pas peur.

Titan n’a pas répondu immédiatement.

Puis il a remonté la manche droite de son tee-shirt.

— Tu vois mon bras ?

Léna a regardé les tatouages.

— Oui.

— Tu sais comment on fait des tatouages ?

Elle a secoué la tête.

— Avec des aiguilles.

Ses yeux se sont arrondis.

Titan a poursuivi :

— Des petites aiguilles. Encore et encore. Pour faire les lignes. Les ombres. Les dessins.

Il a montré son bras entièrement tatoué.

— Alors imagine combien d’aiguilles il a fallu pour tout ça.

Léna a murmuré :

— Beaucoup.

— Énormément.

Puis il s’est penché légèrement vers elle.

— Probablement plus de mille piqûres dans ma vie.

Elle l’a regardé de haut en bas.

Titan a dit :

— Et regarde-moi bien.

Silence.

— Je suis toujours là.

Il a attendu quelques secondes.

Puis il a répété :

— Toujours là.

Léna ne disait rien.

Titan a continué :

— Les aiguilles ne sont pas plus fortes que nous. Elles peuvent faire mal. On peut pleurer. On peut dire qu’on en a marre. On peut même avoir peur.

Il a posé ses grandes mains sur ses genoux.

— Être courageux, ce n’est pas ne pas avoir peur. C’est faire ce qu’il faut même quand on aimerait être ailleurs.

Cette phrase, ma mère aurait pu la dire.

Mon père aussi.

Toute une génération avait été élevée avec cette idée sans jamais utiliser le mot « résilience ».

On serrait les dents.

On avançait.

Parfois trop.

Mais ce matin-là, dans cette chambre, ce vieux principe prenait soudain une forme humaine.

Une forme d’un mètre quatre-vingt-quinze avec des tatouages jusqu’au cou.

Titan a ajouté :

— Et les aiguilles, parfois, c’est juste le chemin que prend le médicament pour venir nous aider.

Léna a regardé son bras.

Puis le sien.

Puis moi.

Enfin, elle a murmuré :

— Tu restes ?

— Si ta maman est d’accord.

J’ai répondu immédiatement :

— Je suis d’accord.

Léna a tendu son bras vers moi.

— Maman.

— Oui ?

— Va chercher Françoise.

J’ai cru avoir mal entendu.

— Pourquoi ?

Elle a inspiré.

— Je suis prête.

Pendant six jours, ma fille avait refusé toutes les prises de sang possibles.

Et à quatre heures du matin, un géant tatoué venait de mettre fin à la guerre.

Françoise est revenue.

Titan n’a pas bougé de sa chaise.

Léna a tendu sa petite main.

Elle n’a pas pris la mienne.

Elle a attrapé l’index gauche de Titan.

Son doigt était presque aussi gros que trois des siens.

Il lui a dit :

— Regarde-moi.

Elle l’a regardé.

— Ta couleur préférée ?

— Rose.

— Donne-moi quelque chose de rose.

— Les flamants roses.

— Excellent choix.

Françoise travaillait doucement.

Léna a grimacé.

Titan a demandé :

— Autre chose de rose ?

— Les bonbons.

— Je valide.

— Les robes de princesse.

— Là, tu vas trop loin. Je ne connais rien aux robes de princesse.

Léna a ri.

Et la prise de sang était terminée.

Elle a regardé Françoise.

Puis Titan.

— C’est fini ?

— C’est fini, a répondu Françoise.

Léna a soufflé.

Puis elle a dit :

— Titan ?

— Oui ?

— J’ai réussi.

Il lui a montré son bras.

— Tu vois ? Toujours là.

Elle n’a pas lâché son doigt.

Elle s’est rendormie ainsi.

Titan est parti vers cinq heures et demie.

Il est revenu quelques heures plus tard.

Puis le lendemain.

Et le lendemain encore.

Il était là quand on a emmené Léna au bloc.

Il était là quand les portes se sont refermées.

Il est resté avec moi pendant les longues heures d’opération.

Ma mère était venue.

Mon ex-compagnon aussi.

Nous étions tous assis dans une salle d’attente, chacun avec sa peur, ses cafés froids et ses phrases inutiles.

Titan, lui, disait peu de choses.

À un moment, ma mère lui a demandé :

— Vous êtes de la famille ?

Il a répondu :

— Pas encore.

Jeanne l’a regardé longtemps.

Puis elle lui a tendu la moitié de son sandwich.

C’est ainsi que ma mère adopte les gens.

L’opération s’est bien déroulée.

Les premiers jours furent difficiles.

Tuyaux.

Moniteurs.

Bandages.

Machines.

On ne reconnaît presque plus son enfant sous tout cela.

Le deuxième soir, je dormais à moitié dans un salon réservé aux familles lorsque Titan est arrivé avec deux cafés.

Il s’est assis à côté de moi.

Puis il a dit :

— Élodie, je peux vous raconter quelque chose ?

— Bien sûr.

Il a fixé son gobelet.

— Je suis allé voir Léna tôt ce matin. Elle dormait.

Je l’ai laissé poursuivre.

— Je me suis assis près d’elle et j’ai tenu sa main.

Sa voix a changé.

— Et pendant quelques secondes… j’ai eu l’impression que ce n’était plus elle.

Je me suis redressée.

— Comment ça ?

— J’ai eu l’impression que c’était moi.

Il regardait droit devant lui.

— Moi, enfant.

Puis il a ajouté très doucement :

— Pendant une heure, je ne savais plus vraiment si j’étais l’homme assis sur la chaise ou l’enfant dans le lit.

Il s’est passé une main sur le visage.

— J’ai eu l’impression d’être les deux.

Je ne comprenais pas.

Pas encore.

Il a murmuré :

— Le petit garçon que j’étais… et l’adulte que j’aurais voulu avoir à côté de moi.

Puis il s’est excusé.

— Ce n’est pas mon histoire aujourd’hui. C’est celle de Léna.

J’ai posé ma main sur son avant-bras.

— Peut-être que cette heure appartenait à tous les deux.

Il a hoché la tête.

Nous n’en avons plus parlé.

Léna est rentrée chez nous une dizaine de jours plus tard.

Titan était venu presque tous les jours.

À partir de là, il est devenu une présence étrange et naturelle dans notre vie.

Aux rendez-vous médicaux.

À certains goûters.

À l’anniversaire de Léna.

Au déjeuner du dimanche chez ma mère, où Jeanne lui servait systématiquement deux fois du gratin parce qu’elle trouvait qu’« un homme de cette taille ne peut pas manger une portion normale ».

Léna l’appelait d’abord Monsieur Titan.

Puis Titan.

Puis, un jour :

— Tonton Titan.

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