Cette fois, je n’ai pas retenu mes larmes.
— Thierry, tu lui as tellement donné.
Il secoua la tête.
— Non.
— Si.
— Non, Élodie.
Sa voix était ferme.
— Elle m’a donné quelque chose aussi.
Il regardait Léna.
— Elle m’a laissé tenir sa main.
Puis il a ajouté :
— Certains souvenirs ne disparaissent jamais. On apprend seulement à leur donner une autre place.
Cette phrase, je l’ai répétée plus tard à ma mère.
Jeanne était restée silencieuse quelques secondes.
Puis elle avait dit :
— Oui. C’est comme les vieilles maisons.
— Comment ça ?
— On ne détruit pas forcément les murs qui ont souffert. Parfois, on repeint. On répare. Et on continue à vivre dedans.
C’était du Jeanne tout craché.
Simple.
Un peu bancal.
Mais juste.
Quelques semaines plus tard, nous sommes partis une journée près d’un lac.
Léna voulait se baigner.
Titan était avec nous.
À un moment, il a retiré son tee-shirt.
Je l’ai vu hésiter une fraction de seconde.
Puis il est entré dans l’eau.
Les roses traversaient toute sa poitrine.
Maintenant que je savais, je distinguais la cicatrice sous l’encre.
Elle était toujours là.
Le tatouage ne l’avait jamais supprimée.
Il l’avait rendue différente.
Léna a éclaboussé Titan.
— TONTON TITAN !
Il a poussé un cri exagéré.
— Trahison !
Elle riait tellement qu’elle en perdait son souffle.
Je les regardais depuis la rive.
Une petite fille avec une cicatrice toute neuve.
Un homme avec la même cicatrice vieille de plusieurs décennies.
Deux générations.
Deux corps marqués presque au même endroit.
Et personne autour de nous ne pouvait deviner ce qui les reliait.
Plus tard, assis sur une serviette, Titan m’a dit :
— Un jour, Léna posera des questions sur sa cicatrice.
— Elle en pose déjà.
— Pas les vraies.
Je savais ce qu’il voulait dire.
Les vraies questions viendraient à l’adolescence.
Quand le corps devient compliqué.
Quand le regard des autres devient parfois plus cruel que la douleur elle-même.
Titan a poursuivi :
— Ce jour-là, dites-lui simplement qu’elle n’est obligée de rien.
Il a touché ses roses.
— Elle pourra la montrer.
La cacher.
L’aimer.
La détester.
La tatouer quand elle sera adulte si elle le souhaite.
Ou ne jamais rien faire.
Il a souri.
— Ce sera son corps. Son histoire.
Puis il a ajouté :
— Mais si un jour elle pense qu’une cicatrice rend quelqu’un moins beau, appelez-moi.
Je lui ai demandé :
— Pourquoi ?
Il a soulevé son tee-shirt.
— J’ai des arguments.
J’ai éclaté de rire.
Aujourd’hui encore, Titan continue ses visites auprès des enfants hospitalisés.
Chaque semaine.
Il s’assied à côté de certains.
Il parle peu.
Il écoute beaucoup.
Parfois, lorsqu’un enfant refuse une piqûre, il remonte sa manche.
— Tu vois tout ça ?
Et il raconte la même chose.
Les aiguilles.
Les tatouages.
Les mille piqûres.
Puis :
— Je suis toujours là.
Il ne raconte jamais la suite.
Il ne dit pas que certaines lignes cachées sous l’encre viennent de ses propres opérations.
Il ne raconte pas le petit garçon qui fixait autrefois les mêmes plafonds.
Il ne montre pas toujours la longue cicatrice sous les roses.
Les enfants n’ont pas besoin de porter cette histoire.
Lui la porte pour eux.
C’est peut-être cela, finalement, la solidarité.
Pas les grands discours.
Pas les médailles.
Pas les gens qui expliquent partout qu’ils sont généreux.
Parfois, c’est simplement quelqu’un qui revient vers l’endroit où il a eu peur.
Quelqu’un qui s’assied sur la chaise où personne ne s’était assis pour lui.
Quelqu’un qui transforme une vieille blessure en outil pour aider un autre à traverser la sienne.
Léna ne connaît toujours pas toute l’histoire.
Pour elle, Titan est simplement Tonton Titan.
Le géant qui connaît toutes les bonnes blagues.
Celui qui mange beaucoup trop de gratin chez Mamie Jeanne.
Celui qui sait réparer une moto mais qui est incapable de faire une tresse correcte.
Celui qui l’accompagne parfois à ses rendez-vous.
Sur sa table de nuit, la photographie est toujours là.
On y voit Léna assise sur ses genoux.
Elle rit.
Titan aussi.
Avant de dormir, elle embrasse souvent la photo.
Puis elle se glisse sous sa couette.
Elle sait seulement qu’un matin où elle avait terriblement peur, un homme immense est venu s’asseoir près d’elle.
Il a remonté sa manche.
Il lui a montré ses tatouages.
Il lui a expliqué qu’il avait reçu mille piqûres.
Et il lui a dit :
— Regarde-moi. Je suis toujours là.
Elle avait pris son doigt.
Elle avait laissé l’infirmière faire la prise de sang.
Le lendemain, les chirurgiens avaient réparé son cœur.
Des mois plus tard, j’avais découvert la vérité.
Sous les tatouages de Titan, il y avait des cicatrices.
Sous les roses, une poitrine ouverte autrefois exactement comme celle de ma fille.
Sous le colosse que tout le monde regardait avec méfiance dans la rue, il y avait encore quelque part un petit garçon qui avait eu peur.
Il n’avait pas effacé ce garçon.
Il était revenu le chercher.
Et chaque fois qu’il s’assied au bord du lit d’un enfant, il lui offre peut-être ce que personne n’avait su lui offrir à l’époque.
Une présence.
Une main.
Une preuve vivante que l’on peut traverser certaines choses et continuer.
Les cicatrices restent.
Mais elles ne décident pas seules de ce que nous devenons.
Parfois, avec les années, on arrive même à faire pousser des roses dessus.
Titan est toujours là.
Et ma fille aussi.






